« S’il vous plait veuillez vous approcher de la sortie, le musée va fermer ses portes dans dix minutes ».

« Julie, tu as entendu ce qu’à dit le Monsieur… Allons dépêches toi il faut sortir maintenant… Juliiiie tu m’écoutes ? ».

Les grands yeux émerveillés de la petite fille ne peuvent se détacher de ce bouquet de roses blanches. Elle est semblable à ces petits papillons attirés par la lumière. Julie est dans une bulle magique peuplée d’elfes, de gentils lutins et de fleurs enchantées inspirées des œuvres si délicates de Blanche Odin.

« Dis maman, tu crois qu’un jour je pourrais peindre comme elle » ?

« Pourquoi pas ma chérie. C’est beaucoup de travail et de passion pour l’aquarelle en technique humide mais si vraiment tu aimes alors peut-être un jour toi aussi tu pourras peindre comme cela.

Les yeux de la petite fille s’embuent

« oh maman ce serait merveilleux !».

Sitôt rentré à la maison, Julie, la tête pleine des images qu’elle vient de découvrir au musée de Bagnères de Bigorre, se plonge attentivement dans la lecture du livre que sa maman lui a acheté. Elle veut tout connaître de la grande dame de l’aquarelle.

C’est avec beaucoup d’émotions et d’excitation mélangées qu’elle découvre les mots que Blanche a posé sur le papier:

« Bien jeunette, je me promenais seule à la lisière d’un bois, non loin des Vosges. »

A peine cette première ligne lue que déjà la pensée de la petite Julie s’évade… « Promenons dans les bois, pendant que le loup n’y est pas, si le loup y était, il nous mangerait… ».

Juliiiiie vient diner, c’est l’heure de passer à table

Encore cinq petite minutes maman, et j’arrive.

Elle poursuit sa lecture interrompue par sa brusque rêverie :

« A droite d’un sentier, un rocher, et, sur ce rocher, un petit tas multicolore – un paysagiste avait dû gratter là sa palette. Je sens encore le tressaillement de plaisir que j’ai eu en le recueillant, avec quel soin ! Cet amalgame qui sentait si fort. Attrait de la couleur ? Effet du plein air ? La chose respirée m’était agréable.

Revenue à la maison, j’ai avec des poils arrachés à une brosse, fabriqué un pinceau et, sur un morceau de vieille soupière cassée – je n’avais pas autre chose – j’ai peint un paysage ! Mon bonheur fut grand qui a peut-être décidé de ma destinée.

Cet enfantin souvenir me revient aujourd’hui intact et joyeux ».

Julie referme son livre. Cette nuit sera douce, peuplée de rêves en couleurs. Mais laissons l’enfant tout à son sommeil pour tacher d’en apprendre d’avantage sur l’artiste.

Toute sa vie Blanche Odin souffrira d’avoir été une enfant naturelle reconnue tardivement par sa chère maman Anne Louise. Le 31 août 1882, une femme se présente à la mairie du 4ème arrondissement de Paris. Elle est accompagnée d’une jeune fille de 17 ans dont elle déclare sous serment être la mère.

Moi, Anne Louise Odin, fille de Jacques et Elisabeth Odin, née à Vincennes le 26 septembre 1843, corsetière de mon état, je déclare avoir donné naissance à Troyes le 26 février 1865 à 7h00 du matin à une enfant de sexe féminin, prénommée Blanche Augustine, que voilà à mes cotés.

Un silence, assourdissant, se fait jour lorsque l’agent de l’état civil demande quel est le nom du père ?… muette, Anne Louise ne répond pas !

Pourquoi cette reconnaissance tardive ? Qui était ce « Monsieur Prot », greffier au Tribunal de simple police de Troyes qui fut le témoin déclaré de cette naissance ? Son père putatif ? Est-ce la raison pour laquelle un temps Blanche signera ses œuvres du double nom de Prot-Odin ?

Nul ne le sait au juste, et Blanche portera sa vie durant les stigmates de cette naissance « honteuse » et l’absence cruelle d’un père tant désiré…

En 1875 Blanche habite Paris avec sa mère. Elle fréquente un établissement scolaire tenu par les sœurs Ursulines. Ce passage dans cette école religieuse marquera profondément l’esprit malléable de la fillette qui devenue adulte sera une femme douce, sensible et romantique mais aussi une âme très pieuse et charitable animée d’une foi très profonde et une réelle dévotion aux personnages de la Vierge Marie et du Christ. Pour elle, son talent d’aquarelliste était un don de Dieu à qui elle rendait grâce, et portait témoignage au monde, par sa peinture. Elle « entrera en aquarelle » comme on entre en religion !

En 1880, elle découvre Bagnères-de-Bigorre. La jeune fille accompagne sa chère mère qui, souffrant de rhumatismes, s’en vient « prendre les eaux ». Peu fortunées elles logent dans un étroit réduit rue Saint Jean qui sert tout à la fois d’atelier, de chambre à coucher, de salon, de cuisine. Sa mère excelle à faire des chapeaux qu’elle vend aux élégantes venues en cure dans la ville thermale. Blanche, quant à elle, peint déjà d’admirables portraits miniatures qu’elle signe Blanche Prot Odin. Elle n’a que 15 ans et un beau brin de talent.

A vingt ans, le 10 juin, elle dessine au crayon son autoportrait – le seul qu’on lui connaisse. On y voit une jeune fille de profil, l’air grave et sérieux, un peu triste, les cheveux tombant en longues boucles gracieuses sur de frêles épaules. Un corsage sagement boutonné autour du cou, ne laissant surtout rien percevoir de la femme qui se dissimule derrière cette chaste chemise. Blanche est une jeune fille sérieuse qui ne pense pas aux garçons ou si elle y pense, elle n’en laisse rien paraitre…

Sans doute suite aux vifs succès rencontrés par les salons d’aquarellistes, en 1895, les fabricants français de papier fabriquent un papier spécifique à l’aquarelle. Un jour, de cette même année, Blanche s’en vient frapper à la porte de l’atelier de Madeleine Lemaire. Récemment elle à fait la connaissance du Grand Prix de Rome Ulpiano Checa avec qui elle étudie sérieusement le fusain, le crayon et l’huile. Portraits, paysages, natures mortes, … tout l’intéresse. Mais un évènement vient de se produire qui va radicalement modifier le cours de sa vie. En visitant le dernier Salon des Aquarellistes elle a été subjugué par la beauté des fleurs qui y sont exposées.

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Leur auteur ? Madeleine Lemaire, qui avec Gustave Doré, Eugène Isabey, Henri Harpignies, Eugène Lamy, constitue la première association – déclarée devant notaire – des artistes peintres aquarellistes français. Madeleine Lemaire (de son nom de jeune fille Madeleine Coll) a très tôt montré de solides dispositions pour le dessin suivant en cela les pas de sa tante, Madame Herbelin, portraitiste renommée. Un jour cette dernière vint faire un séjour chez les parents de Madeleine. L’enfant était aux anges et quelques mois plus tard la voilà qui suivait sa tante jusqu’à Paris afin d’y recevoir une éducation artistique adéquate. A 14 ans elle entre dans l’atelier de Chaplin. En mars 1864 elle peint le portrait de sa grand mère, à peine achevé, il est aussitôt envoyé au Salon. On l’admire, on le loue, il est même question dans le jury de médailler la toile mais pour la bienséance un des juré s’y oppose:

«  Vous n’y pensez pas ! c’est l’œuvre d’une jouvencelle qui n’a pas encore ses seize ans ! ». La médaille est refusée ! L’honneur est sauf pour les vieux barbons du Salon qui ont encore quelques beaux jours devant eux… mais le temps leur est désormais compté car la jeune artiste n’entend pas se résigner aussi facilement.

A l’imitation de sa tante, qui tient table ouverte à ce que Paris compte de beaux esprits, la jeune Madeleine fréquente les salons mondains, les premières de spectacles, les expositions. Enfin c’est l’éblouissement et la révélation pour la jeune artiste qui découvre dans une galerie deux petites aquarelles de l’italien Simonetti. Elle est conquise ! Elle se procure une boite de ces excellentes couleurs préparées au miel – comme seuls les Anglais savent faire – et la voilà qui passe l’été de 1870 à laver à l’aquarelle des ânes et des fleurs… Les ânes s’enfuient, il reste les fleurs qu’elle peint avec brio ! Roses, camélias, rhododendrons, azalées, roses trémières, mais aussi simples œillets, marguerites et coquelicots lui font l’amitié de poser pour elle.

Dès lors son succès la rend incontournable tant et si bien qu’à la fondation de la Société des Aquarellistes elle y est admise sur un pied d’égalité avec ses collègues masculins. Dès l’inauguration du 1er Salon ses œuvres y font merveilles et les marchands de tableaux et les collectionneurs se bousculent à la porte de son atelier pour s’arracher ses dernières créations ! Mais aujourd’hui, c’est Blanche Augustine Odin, jeune femme timide qui, à l’aube de ses trente ans, frappe à sa porte…

Madeleine écoute et observe la jeune femme, elle s’émeut de son ton sincère et passionné et lorsqu’elle l’entend affirmer d’un ton quasi péremptoire: « Désormais c’est à l’aquarelle seule que je veux consacrer ma vie » Madeleine lui sourit, elle se revoie quelques années auparavant lorsque l’émotion de la découverte des aquarelles de Simonetti avait étreint son cœur et embrasé son âme.

 « Ma petite il va falloir travailler fort si vous voulez réussir dans le difficile métier de la peinture. Rien n’est définitivement acquit, tout doit se mériter par un effort constant et répété. Comprenez vous ce que je vous dis ? »

« oh Madame, le travail ne me fait pas peur »

« C’est bien, alors je crois que nous sommes faites pour nous entendre ! ».

En 1903, Blanche participe au Salon de Versailles et au Salon International de Nantes. L’année suivante elle est admise au Salon des Artistes Français où elle obtient la mention honorable avec « Hortensias Bleus ». Puis vient le moment douloureux de la séparation. Nous sommes en 1905, Madeleine désigne « la petite » comme sa digne héritière et l’encourage à ouvrir un cours, au 21 de la rue du vieux colombier dans le 6ème arrondissement de Paris, où elle lui envoie des élèves.

Le 28 février l’État acquiert « Pensées et Quarantaines » qui sera suivi d’une longue série d’achat pour enrichir les collections nationales. C’est ainsi qu’aujourd’hui figure en bonne place dans les salons du Palais de l’Élysée un tableau de Blanche Odin intitulé « Myosotis et Marguerites » (acheté en mars 1906). Les récompenses sont nombreuses et Blanche ne les compte plus, seul pour elle compte son Amour – que dis-je – sa Passion pour l’Aquarelle. Blanche et sa mère Anne Louise resterons dans la capitale jusqu’à la guerre puis partirons s’installer définitivement à Bagnères-de-Bigorre au 6 rue Gambetta dans la maison acheté en 1921. Dès qu’elle le peut Blanche adore peindre sur le vif, les gens, les paysages, les animaux, la vie.

Outre Manche, Whatman fabrique un papier aquarelle de qualité grâce au coton qu’ils rapportent de leurs colonies d’Egypte ou des Indes, et à la qualité de l’eau qu’ils emploient. Blanche Odin n’hésite pas à faire venir son papier de l’étranger lorsque les papiers français ne lui donnent pas entière satisfaction. Elle est exigeante pour son Art.

En 1938 sur les instances de sa mère elle offre à la ville 48 œuvres, un an plus tard Anne Louise décède à l’âge de 96 ans. Soutenue par sa dame de compagnie, la fidèle mademoiselle Henry, inlassablement Blanche continue de peindre avec la même constance, le même feu ardent. Mais peu à peu ses forces déclinent et le format des aquarelles se réduit. A la fin de sa vie elle se consacre aux miniatures puis ses yeux, outils si précieux pour un peintre, ces yeux qui ont tant et tant observé les infimes variations de couleurs et de lumières, ces yeux reflets de cette belle âme la trahissent et l’abandonnent: Blanche est aveugle ! Elle doit alors quitter sa maison, son atelier pour aller à l’hôpital où le 3 août 1957, la grande dame, laisse échapper son dernier souffle. A 92 ans, après avoir consacré sa vie à son unique passion – l’aquarelle -, elle part retrouver sa mère, Anne Louise, qui l’attend au delà des apparences et des vanités de ce monde que Blanche a su si bien peindre du bout de ses frêles pinceaux.

Que ce court article consacré à Blanche Odin et Madeleine Lemaire soit un modeste hommage et un témoignage de mon affection et mon admiration pour le remarquable travail qu’elles ont accompli au service d’un Art difficile et délicat dont elles furent les ambassadrices dévouées et les inspiratrices des artistes qui, aujourd’hui, poursuivent l’œuvre de faire connaître et apprécier la technique humide de l’aquarelle.

Enfin, grâce soit aussi rendue aux femmes artistes peintres à qui les hommes n’ont pas toujours rendu la vie facile.

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