camille_claudel_atelier

Les cheveux ébouriffés, le regard illuminé de l’intérieur, les mains agiles tordent prestement l’argile et la ploient, les ongles griffent, les doigts se recroquevillent. Tel un boxeur, elle frappe la masse inerte qui garde en elle l’empreinte de ses coups de poings rageurs. Camille se bat contre la matière inerte pour lui insuffler l’étincelle de vie qui brille au fond de ses yeux enfiévrés. Les mots de «volcan couvant sous la cendre» ou de «feu éternel des enfers» seraient plus appropriés qu’«étincelle de vie» pour définir la passion qui la dévore toute entière. Passion pour un Art d’abord – LA SCULPTURE – incarnée par un homme, Auguste RODIN, son mentor, son père spirituel, celui qu’elle s’est choisi pour maître et amant. Ce petit bout de femme énergique n’a que 17 ans à peine lorsqu’elle obtient de son père en 1882 de monter à Paris pour laisser exploser sa vraie nature d’artiste déchirée et rebelle. « Toi à Paris ? Ma pauvre fille, mais tu n’y penses pas ! » lui avait dit sa mère… Au contraire, elle ne pensait qu’à cela: Sculpteur elle voulait être, sculpteur elle serait !

C’est le 8 décembre 1864 qu’elle voit le jour en la petite ville de Fère-en-Tardenois où son père, fonctionnaire des impôts, a été nommé quatre ans plus tôt en qualité de receveur de l’Enregistrement. La petite fille s’ennuie dans l’atmosphère confinée du presbytère de Villeneuve-sur-Fère où son grand oncle – Nicolas Cerveaux – est curé. En 1870, son père Louis-Prosper est nommé à Bar-le-Duc, la famille déménage et la petite fille doit suivre l’enseignement sévère des Sœurs de la Doctrine Chrétienne. Depuis le suicide de son oncle à 26 ans, sa mère qui ne se remet pas de la disparition tragique de son frère Paul, la prend comme souffre douleur et se montre souvent injuste avec elle. Sans cesse elle lui crie dessus. « Mon Dieu cette petite écervelée me fera mourir de chagrin, tu as encore salie ta robe, bien évidemment tu l’as fait exprès pour ne pas aller à la messe… Au moins sais-tu bien toutes tes prières ?… files dans ta chambre et que je ne te voie plus avant que tu ne puisse me les dires sans te tromper… Vois comme ton jeune frère Paul est sage, lui… ». Paul qui porte le même nom que celui de cet oncle trop tôt disparu. La petite Camille étouffe de cette vie austère et sans amour maternel, elle n’en peut plus de tous ces reproches. Elle essuie une larme furtive du revers de sa manche et court se réfugier tout au fond du jardin. Elle voudrait s’amuser, rire et chanter comme tous les enfants de son âge et au lieu de cela il lui faut réciter prières et bénédicités dans cette maison triste. Elle rêve d’une vie gaie et insouciante où son petit frère Paul serait écrivain, sa sœur Louise musicienne et elle une grande artiste reconnue pour son talent. « De qui est ce marbre magnifique ? Mais de Mademoiselle Claudel bien sûr ! … ». Elle se laisse porter par son rêve jusqu’au moment où sa mère la rappelle durement à la réalité « Camille…. Caaamiiiiiille !!! mais où donc est encore passé cette petite idiote ? ».

En 1876, le père est promu conservateur des Hypothèques à Nogent-sur-Seine. Cela devient presque une habitude, tous les 3 ou 4 ans, la «tribu» Claudel déménage. Contre l’avis de sa mère, c’est avec le soutien de son père, que Camille s’initie au modelage de la terre glaise sur les conseils d’un voisin sculpteur de grand renom: Alfred BOUCHER. Je voudrais ouvrir là une courte aparté. Il est fort dommage qu’après avoir connu gloire et fortune en son époque il soit aujourd’hui injustement retombé dans l’oubli. Ma famille originaire de Meudon-la-forêt possède un plâtre de cet artiste représentant un jeune Amour retenu captif dans un filet. Ce serait mon oncle – soldat tué à 20 ans trois jours avant la signature de l’armistice – qui, alors enfant, aurait servi de modèle pour cet angelot. Ma grand mère, femme simple sans grande instruction, trouvant disgracieuses les notes précieuses écrites au crayon de la main de l’artiste sur la sculpture n’avait rien trouver de mieux que de les faire disparaître en les recouvrant d’une généreuse couche de peinture blanche ! Et pour en terminer avec les anecdotes familiales, ma seconde grand mère tombera un jour dans la « coulette » – sorte de petit ruisseau meudonnais – passe alors « l’auguste » Auguste RODIN qui l’aide à se relever et la conduit jusque chez lui où sa compagne Rose réconfortera et aidera la « pauvrette » à se sécher !

Mais revenons en à Camille. Après plusieurs tentatives infructueuses, BOUCHER ayant gagné le Prix de Rome part enfin pour l’Italie et la villa Médicis. Il confie alors sa jeune élève prodige aux bons soins de son ami RODIN qui impressionné par son talent la fait entrer, en 1884, comme praticienne en son atelier de la rue de l’Université. Il n’est en effet pas rare en ce temps là de demander aux meilleurs élèves de travailler sur les commandes des patrons d’atelier. Camille CLAUDEL collaborera ainsi à la réalisation des « Bourgeois de Calais » et à la « Porte de l’Enfer ». Le soir lorsque les élèves sont partis, parfois elle pose nue comme modèle. RODIN aime les femmes et ne peut rester insensible devant cette frêle beauté. Elle devient sa maîtresse.

En compagne fidèle et dévouée Rose BEURET sait les nombreuses infidélités de l’homme qu’elle aime. Patiente et résignée elle excuse tous les « caprices » du père de son fils Auguste-Eugène (né le 18 janvier 1866). En 1885, Camille va passer ses vacances dans les Vosges chez son oncle. L’année suivante elle part en Angleterre dans la famille de sa grande amie Jessie LIPSCOMB avec qui elle expose. Son frère Paul vient les rejoindre tandis que RODIN se rend dans le courant de l’été à Londres. En 1889 RODIN créé avec quelques amis la S.N.B.A. dont il deviendra président de la section sculpture – en 1893 – à la suite de DALOU. Cette même année Camille CLAUDEL est reçue sociétaire avec « la Valse » et « Clotho ».

Entre 1890 et 1892 sous la pression de son amant elle fait deux avortements et part se reposer près d’Azay le Rideau, au château de l’Islette où elle réalisera le magnifique buste de « la petite châtelaine » qui n’est pas sans rappeler la « petite danseuse » présentée par DEGAS au Salon des Impressionnistes de 1881 mais il y a dans le regard du buste de Camille une expression pathétique et inquiète que l’on ne retrouve pas dans l’œuvre de DEGAS dont il émane au contraire beaucoup de sérénité. « Je couche toute nue pour me faire croire que vous êtes là mais quand je me réveille ce n’est plus la même chose ». RODIN se fait plus distant, accaparé par la gloire d’une vie mondaine, il fuit l’amour fou de Camille. Après l’avoir flatté et amusé un temps, cette passion dévorante lui fait peur… et l’agace. De plus en plus les sculptures de Camille reflètent cet état de grande solitude avec « Le Dieu envolé » (1894), « L’implorante » ou « L’âge mûr » (1898) ou même encore « l’abandon » en 1905. De son coté Paul voyage autour du monde où il mène de concert une vie de diplomate (missions consulaires à New-York, en Chine, à Prague, Hambourg et Francfort), et d’écrivain religieux.

En 1898 Camille rompt définitivement avec RODIN et loue un atelier au 63 rue de Turenne puis l’année suivante au 19 quai Bourbon. Suivent ensuite une quinzaine d’années où elle se sent de plus en plus isolée et connait des périodes d’euphorie créatrice et de grande détresse. L’État lui passe quelques commandes mais se fait toujours tirer l’oreille pour les payer. Et puis soudain tout bascule et se précipite, son père – unique soutien familial – meurt le 2 mars 1913 et en moins de huit jours Camille est internée dans un asile psychiatrique sur décision de sa mère et son frère Paul. Elle y passera les trente dernières années de sa vie dans le plus grand abandon de tous.

En 1917, Auguste RODIN qui a épousé Rose BEURET deux semaines avant qu’elle ne meurt (le 16 février) décède à son tour le 17 novembre.

La vie de Camille CLAUDEL ressemble étrangement à une tragédie antique où, dès la fin du premier acte, tout semble se jouer entre Eros et Thanatos… Une bigote de mère qui ne l’aime pas, un frère qui l’aime trop… Il y a entre Camille et Paul une relation ambigüe proche d’un amour incestueux. «… ses yeux bleus foncé, les plus beaux que j’ai jamais vu… (et) cette bouche plus fière encore que sensuelle» écrit-il en pensant à sa chère sœur. Paul cherche à fuir loin d’elle qui se sent alors trahie et abandonnée de lui : « Je t’avais fait promettre de t’occuper de moi… comment se fait-il que tu ne m’aies pas écrit une seule fois et que tu ne sois pas revenu me voir ? » écrit-elle cinq ans avant sa mort. En trente ans d’enfermement l’écrivain ne lui adressera qu’un court billet de trois lignes soit une ligne tous les 10 ans et ne la visitera que très rarement ce qui est toujours mieux que sa mère et sa sœur qui ne viendront jamais la voir !!!

Paul en 1939 confie à une amie intime qui vient d’avorter « Sachez qu’une personne dont je suis très proche a commis le même crime que vous et qu’elle l’expie depuis 26 ans dans une maison de fous. Tuer un enfant, tuer une âme immortelle c’est horrible !... ». Ce qui lui vaudra cette cinglante réplique de Teilhard de Chardin « … mais c’est vous Claudel qui irez en Enfer ! ». L’enfer c’est bien ce qu’aura connu l’infortunée Camille CLAUDEL malheureuse victime expiatoire de la folie mystique de son frère et de sa mère. Comment ne pas s’indigner d’un sort si misérable, comment ne pas regretter les œuvres admirables qui ne virent jamais le jour à cause de cet enfermement imbécile et monstrueux. Coupable RODIN d’avoir préférer le silence et l’abandon de celle qui après l’avoir déifié aurait pu faire pâlir sa gloire au panthéon des sculpteurs ! Coupable Paul de n’avoir pas accepté qu’au génie de CLAUDEL soit associé une œuvre autre que la sienne ! Si l’Histoire ne devait retenir qu’un seul CLAUDEL alors je gage bien volontiers qu’elle le ferait au féminin.

Salut à Toi belle CAMILLE, la révoltée, la désespérée, celle que l’on a considéré comme folle faute d’avoir eu la sagesse de te comprendre ou simplement la tendresse de t’aimer.

PS: La sculpture sort un peu du cadre du dessin encore que… Les sculpteurs sont souvent de formidables dessinateurs par leurs esquisses et études préparatoires en 3D. De plus les sculptures constituent une source inépuisable de sujets à dessiner. Vous voulez faire du nu mais ne disposez pas de modèles vivants à croquer ? Visitez les musées, les parcs publics et ce serait bien le « diable » que vous ne trouviez pas votre bonheur…

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