Bien qu’il fasse encore un peu frais, le soleil joyeux éclaire et réchauffe la butte Montmartre en cette belle journée du 8 mars 1910. Un élégant jeune homme de 25 ans, accompagné de quelques amis, vient toquer à la porte du « père Frédé » qui tient table ouverte au cabaret du « Lapin agile » pour les artistes fauchés (comme le jeune Picasso). C’est que ce petit groupe de potaches bruyants a une bonne raison de venir ainsi déranger ce vieil « anar » fantasque. Frédéric Gérard est potier le jour et chanteur réaliste et guitariste le soir. Ce « barde » jovial est bien connu de tous dans Montmartre qu’il parcourt de long en large avec son singe sur l’épaule suivi de son âne Lolo. Chez lui c’est l’Arche de Noé, outre son singe et son âne, il y a aussi des souris blanches, un chien et un corbeau. D’ailleurs du “père Noé” il en a l’allure avec ses cheveux longs et sa longue barbe grise.

Roland Dorgelès, car c’est lui le jeune homme en pardessus, s’en vient retrouver Lolo dans le petit jardinet de la rue des Saules. Pourquoi ? Pour la réalisation d’un joyeux canular. Dorgelès écrivain (auteur des « croix de bois » prix Femina) a deux détestations : Guillaume Apollinaire et les peintres « Impressionnistes », mais plus encore il veut dénoncer le ridicule des critiques d’Art qui crient au génie devant cette nouvelle peinture qu’il exècre ! Ainsi donc, lors d’une soirée arrosée entre copains, l’idée est venue de faire peindre une toile par « Lolo ». C’est donc un pinceau trempé dans la peinture et attaché au bout de la queue, que ce brave animal manifeste sa joie en dégustant une bonne grosse carotte que Frédé lui agite sous le nez. Bien évidemment la queue frétille de bonheur et laisse sur la toile de frénétiques coups de pinceaux donnant naissance au célèbre « coucher de soleil sur l’Adriatique » toile qui sera exposée au Salon des Indépendants sous le nom d’artiste peintre de Boronali anagramme de l’âne « Aliboron ». Les critiques seront furieux mais bien penauds de s’être fait ainsi piégé lorsque la supercherie sera officiellement dévoilée. La toile est aujourd’hui exposée à l’Espace culturel Paul Bédu à Milly la Forêt (Essonne).

Tu dois probablement te dire « mais pourquoi diable Jissé nous parle de cette anecdote » ? Tout simplement parce que je me trouve quelques points communs avec Roland Dorgelès (le talent mis à part)… Nous sommes gémeaux, lui du 15 juin et moi du 10, nous avons tous les deux fait des études d’Architecture à l’Ecole des Beaux-Arts de Paris (mais contrairement à lui j’ai passé mon diplôme et exercé le métier d’architecte) et comme lui je déteste le grand n’importe quoi de l’Art contemporain et notamment la FIAC (Foire Internationale de l’Art Contemporain) où sans vergogne le nul côtoie le ridicule !

Oh la Jissé comme « tu y vas »… Ce n’est pas parce que tu n’aimes pas l’Art abstrait que tu as le droit de dire qu’il est nul ! Tu as raison et tu as tort l’ami. Tu as raison, je ne dois pas dire que c’est nul mais plutôt dire que je n’aime pas… Pour autant il y a quand même beaucoup de « nullités » élevées au rang d’œuvres d’Art et il est temps de dénoncer cette farce grotesque !

Ensuite, je ne déteste pas l’Art abstrait… J’aime bien Victor Vasarely avec son abstraction géométrique, ou l’abstraction « lyrique » d’un Georges Mathieu… Mais que l’on ne me parle pas des noirs « sublimes et profonds » de Pierre Soulages ou certaines toiles d’un Olivier Debré (encore un qui a fait des études d’Architecture aux Beaux-Arts) frère de Michel Debré premier Ministre du Général De Gaulle et qui peignait des toiles gigantesques avec un balai ! Celui-là a largement bénéficié de la position politique de tout premier plan de son frère… Imagine-t-on Géricault ou David peignant le « Radeau de la Méduse » ou « l’enlèvement des Sabines » avec un balai ? Impensable et pour cause, à cette époque on savait encore ce que peindre ou dessiner voulait dire…

Et que penser d’un Miro sinon « zéro plus zéro égale la tête à Toto » qui pourrait résumer de façon à peine caricaturale son œuvre… Alors à qui la faute? A Marcel Duchamp et son urinoir à l’envers? Avec son « ready made » je pense que Duchamp était davantage dans la provocation comme Dorgelès plutôt que posant la première pierre d’un acte fondateur d’une révolution artistique… Le gag de fontaine-urinoir de Duchamp serait à “pisser de rire” si malheureusement ce qui au départ n’était qu’une farce n’avait été pris au sérieux par une pseudo-intelligentsia de « bobos intellos » voulant porter haut et fort la contestation d’un Art élitiste pour permettre à n’importe qui de se dire artiste. Et c’est bien ce qui est arrivé… Aujourd’hui sans avoir étudié l’Histoire de l’Art, sans avoir appris à dessiner ou à peindre, n’importe qui peut faire deux taches sur une toile et se prétendre artiste… C’est oublier que l’Art ne peut qu’être « élitiste » c’est-à-dire n’intéresser qu’un petit nombre d’individus. Naturellement l’Art s’adresse à tout le monde et il n’est pas nécessaire d’avoir fait l’Ecole du Louvre ou les Beaux-Arts pour apprécier une œuvre, par contre pour produire une œuvre il est nécessaire d’avoir suivi un long processus de création. Et ceci pose automatiquement la sempiternelle question « combien de temps vous a-t-il fallut pour peindre ce tableau? ». La réponse « un certain temps » est juste mais bien incomplète car au temps de la réalisation qui peut durer quelques minutes, quelques heures, quelques mois ou quelques années (comme la Joconde) il convient d’ajouter :

  • Le temps de la maturation du projet: Lorsqu’une idée germe dans l’esprit de l’artiste il va lui falloir un temps de « maturation » pour concevoir son projet… Là encore ce temps est variable. Va-t-il s’agir d’une peinture sur toile ou sur panneau de bois, ou sur un mur (fresque)? Quel format (Portrait ou paysage)? Quelles dimensions? Petite ou grande taille? A l’huile? A l’acrylique? A l’aquarelle? Au pastel? A la bombe? Quelles seront les couleurs employées? Qu’elle sera la couleur dominante? Tons chauds ou tons froids? Va-t-il s’agir d’une peinture réaliste ou symbolique? Quelle sera la composition? Linéaire ou circulaire? Et ceci ne représente que quelques-unes des questions qu’un artiste peut (et doit) se poser…
  • Et puis il est souvent nécessaire de trouver des images pour aider à construire le dessin de son projet (études préparatoires). Ce temps de recherche de documents peut s’avérer assez long.
  • J’ajouterais encore (et toujours) le « background » (ou bagage) culturel constitué par la visite dans les musées, la lecture de livres artistiques et techniques, le visionnage de DVD sur l’histoire de la peinture et des peintres. Bref tout ce qui nourrit la personnalité d’un l’Artiste. C’est bien souvent là où le « bât blesse » (encore une question d’âne…) en matière d’abstraction, c’est-à-dire l’absence presque totale de références culturelles. S’il est possible de faire peindre un âne il n’en sera pas artiste pour autant et donc tous les ânes qui se disent artistes ne le sont que parce qu’ils sont ânes… Avec le temps et l’expérience n’est pas artiste qui veut car chacun fait comme il peut avec ses moyens, et plus les moyens sont limités et plus long à parcourir sera le chemin avant de prétendre faire « une œuvre d’Art ».
  • Cela veut dire que l’Artiste d’aujourd’hui ne peut faire l’impasse sur plusieurs milliers d’années  d’Art. Que tu le veuilles ou non tu es l’héritier (mais pas le continuateur) des Artistes du paléolithique et de la Grotte de Lascaux, des Mayas, Incas, Aztèques, des enlumineurs du Moyen-Âge, des frères Van Eyck, de Jérôme Bosch ou Breughel l’ancien, de Vinci ou Raphaël, de Philippe de Champaigne ou Frans Hals, de Nicolas Poussin ou Boucher, de David ou du Baron Gros, de Gauguin et même de Dali.
  • Un faiseur de tableaux n’est pas nécessairement un artiste mais un producteur d’images. Il produit une toile, deux toiles ou plus par jour… Oui et puis quoi? S’il se dupe lui-même sur la qualité de sa production, il ne pourra faire illusion bien longtemps. Si le roi est nu, l’artiste est nul qui pense tromper indéfiniment son monde en produisant tout et n’importe quoi – surtout n’importe quoi – pour « amuser (abuser) la galerie ». Il est possible de tromper une personne tout le temps, il est possible de tromper une fois tout le monde mais il n’est pas possible de tromper tout le monde tout le temps car tôt ou tard les yeux s’ouvrent et la supercherie est dénoncée.
  • Ce n’est pas parce qu’il est réaliste que l’Art est beau. Ce n’est pas parce qu’il est abstrait que l’Art est laid. Mais lorsque l’Art est laid qu’il soit réaliste ou abstrait ne change rien à l’affaire : Il ne mérite pas d’être qualifié d’artistique et son créateur ne mérite pas le titre d’artiste.
  • L’Art est subjectif et dépend de nombreux critères (composition, harmonie des couleurs, qualité graphique du tracé, équilibre des valeurs, etc…) mais il en est un qui prédomine : C’est le cœur. L’œuvre parle au cœur de celui qui l’observe lorsque l’Artiste met son cœur à la faire. Une œuvre réalisée sans Amour et sans considération pour celui qui la regarde ne mérite pas le nom d’œuvre. Œuvrer c’est faire de la « belle ouvrage » et l’Artiste peut alors se dire bon « œuvrier » en s’estimant satisfait de son travail. Chemin faisant il aura alors pour compagnons les plus grands qui feront cercle autour de lui pour le recevoir en leur cénacle.

C’est ainsi qu’une Tamara de Lempicka, une Blanche Odin, un Toulouse Lautrec ou un Vincent Van Gogh ont rejoint la cohorte prestigieuse des Vinci, Raphaël, Michel-Ange, Delacroix, Rembrandt ou Vermeer ! Que restera-t’il de nos modernes artistes dans un ou deux siècles? « Vanitas Vanitatis, tout n’est que Vanité » et la poussière retombera sur leurs noms et leurs œuvres. Oh à tant œuvrer, ami « faiseur de tableaux », tu as perdu ton âme… Peut-être aurait-il été plus sage de prendre le temps d’apprendre à peindre ou dessiner? Il n’est jamais trop tard pour commencer. Je te salue et moi je vais continuer de travailler pour progresser et faire un pas de plus vers l’inaccessible étoile. A très vite…

LIBERTE-800


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2 thoughts on “Comment peindre comme un âne

  1. Merci, Jissebro, pour ce bel article ! Et merci pour tout le site, offrant une ouverture sur l’art et ses techniques en particulier à ceux qui ont moins de possibilités en tous genres.
    Oui, sans l’amour, tout est vain. L’amour donne, mais il purifie car il est exigeant. Oui, sans amour, le message ne passe pas.
    Mais, sans prétendre faire “une oeuvre”, dans l’humilité et la conscience de sa pauvreté, n’est-il pas possible à celui qui se donne de la peine – même s’il n’a pu accumuler toute une vaste culture, de créer de la beauté ?

    1. Bonjour Isabelle et Merci pour ton commentaire. Bien sûr que l’on peut faire beau sans avoir une immense culture Artistique. La visite des musées est précieuse car elle aide à “affûter son œil” (sens de l’observation) et développer le sens critique et artistique. Tout ce qui est sur FaceBook n’est pas nécessairement beau même si cela émane d’artistes professionnels… Le “beau” est relatif et subjectif mais il existe quand même des critères objectifs. Mise en valeur du sujet principal par la couleur, les valeurs et la composition. Souvent il n’y a pas de point focal dans une œuvre, l’œil erre sur la surface de la toile sans un endroit où s’attarder, etc… toutes ses maladresses (et j’en commets aussi) malgré tout peuvent produire une esthétique particulière. Il m’arrive de “liker” pour encourager la personne car j’y vois une démarche honnête et sincère par amour de la peinture. En fait l’important reste le plaisir que l’on prend et que l’on donne autour de soi. Bien amicalement.

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