« Don Quichotte à la rescousse de Dame Carcasse »

La « Cité de l’Architecture et du Patrimoine » – que je vous invite à découvrir lors d’une prochaine promenade, – me donne l’opportunité d’évoquer brièvement la personnalité d’Eugène Emmanuel Viollet-Le-Duc père fondateur de la galerie des moulages au musée des Monuments français.

Encore aujourd’hui, nul autre architecte suscite autant de controverses quant on en vient à parler de ses œuvres. Pourtant sans lui Pierrefonds, Vézelay ou Carcassonne ne seraient plus qu’amas de pierres envahies par les ronces. Son influence a été grande sur les générations qui lui ont succédé: Et les architectes de l’Art Nouveau comme le français Hector Guimard, le belge Horta ou l’espagnol Gaudi admiraient cet homme de grand talent et de grand savoir à qui l’on doit également la création de l’Ecole Spéciale d’Architecture (du boulevard Raspail) en réaction contre l’académisme de l’Ecole des Beaux Arts.

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Eugène Emmanuel naît le 27 janvier 1814 dans un immeuble cossu au 1 de la rue Chabanais, au sein d’une famille d’artistes aisés et cultivés. Son grand-père Jean-Baptiste Delécluze est entrepreneur et architecte. Son père – poète à ses heures – est conservateur en chef des résidences royales de Louis Philippe puis gouverneur du palais des Tuileries, et son oncle  – Etienne Jean Delécluze (1781-1863) artiste peintre élève favori de David – est un critique d’Art très influent. Enfant il fait la connaissance de Ludovic Vitet, inspecteur des Monuments Historiques et se découvre un réel talent pour le dessin et un vif intérêt pour l’architecture. Au moment de l’adolescence il se lie d’amitié avec Sainte-Beuve et Prosper Mérimée. Sa famille et ses amis proches incitent le jeune homme à suivre l’enseignement des Beaux-Arts mais, esprit rebelle, il préfère faire son apprentissage sur le terrain et refuse d’intégrer la prestigieuse école : « Si j’ai du talent, que je sorte ou non de l’Ecole, je percerai. Si je n’en ai pas, ce n’est pas l’Ecole qui m’en donnera ». Voilà qui en dit déjà long sur ce caractère bien trempé.

A 17 ans, il parcourt les routes du beau pays de France son carnet d’aquarelles sous le bras. Il dessine et peint les paysages et bâtiments remarquables d’Auvergne, du Lyonnais, de Provence et de la côte Méditerranéenne. Il vend ses dessins et peinture pour financer ses nouveaux voyages d’études. En 1832 il est en Normandie, et l’année suivante il découvre les châteaux de la Loire, la Saintonge et le Bordelais. En 1834 il tombe amoureux de la montagne et des Pyrénées qu’il peint admirablement. Sa vie durant il ne se départira pas de sa passion pour la montagne. Son talent de dessinateur et d’aquarelliste est tel qu’il est nommé professeur suppléant à l’Ecole de dessin de Paris (la future Ecole des Arts Décoratifs) : il n’a même pas vingt ans ! La même année il se marie.

Sa réputation d’aquarelliste est connue du roi Louis-Philippe qui lui achète une œuvre un bon prix grâce auquel, le 12 mars 1836 il franchit les frontières du pays pour un long périple en Italie. Le jeune artiste découvre ébloui, les beautés de Florence, Rome et Venise. Dix-huit mois plus tard il revient chez lui avec, dans sa besace, plus de 450 dessins et aquarelles. Parallèlement il achève de se former au métier d’architecte en tant qu’adjoint aux Bâtiments civils auprès d’Achille Leclère et Jean Huvé. En octobre 1838 il commence une carrière professionnelle qui sera longue et brillante, lui valant une renommée internationale.

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Après l’immense succès du « Notre-Dame » de Victor Hugo, les romantiques redécouvrent l’architecture du Moyen-Age. Guizot crée la Commission des Monuments Historiques et Prosper Mérimée en est nommé inspecteur général. L’écrivain, ami de Viollet-Le-Duc, parcourt alors l’hexagone en tous sens pour dresser la liste des chefs-d’œuvres en péril qu’il faut rapidement sauver de la ruine qui les menace. Pillée par les Huguenots en 1569, frappée par la foudre en 1819, l’église de la Madeleine à Vézelay est en bien piteux état, lorsqu’en 1840 Mérimée propose alors à son ami d’en diriger la restauration; Viollet-Le-Duc relève le défi. Là ou tout autre aurait rasé le vieil édifice religieux, il étaye, consolide et préserve au maximum les vestiges existants. Enfin, il reconstruit les parties manquantes en les moulant sur les parties originales restées debout. Mérimée, pleinement satisfait du résultat, lui confie alors de très nombreuses autres missions d’études dans toute la France.

A partir de 1840 il commence la restauration de la Sainte Chapelle, avec son confrère Félix Duban, et c’est avec son ami Jean-Baptiste Antoine Lassus (dont il dessinera plus tard le monument funéraire), qu’en 1845 il est nommé architecte de Notre-Dame et l’année suivante architecte de la Basilique de Saint-Denis. C’est désormais la gloire qui salue les innombrables restaurations de ce travailleur acharné. Amiens, Beaune, Chartres, Sens, Toulouse, Avignon… L’homme est infatigable, il n’est point de projet qui ne soit à sa démesure et où il ne s’implique corps et âme.

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En 1849 il commence le colossal chantier de restauration de la vieille cité de Carcassonne. Une partie des remparts est tombée et sert de carrière que l’on pille à loisir. Des baraquements misérables pour ne pas dire des taudis sont autant de verrues qui ont poussé çà et là. Il faut nettoyer, déblayer, consolider, réparer, reconstruire. Le chantier durera jusqu’à sa mort. Parallèlement il entreprend pour Napoléon III la restauration du château de Pierrefonds (1859-1870). Dans un premier projet, Viollet-Le-Duc ne prévoit de redonner vie qu’aux tours et au donjon, mais l’Empereur se fait pressant, il veut SON château afin de pouvoir y faire quelques escapades les beaux jours venus. C’est donc cinq ans plus tard (en 1863) à l’ensemble du bâtiment que s’étendent les travaux. En remerciement l’Empereur autorise l’architecte à réorganiser l’enseignement de l’architecture dispensé à l’Ecole des Beaux-Arts. En 1864 une chaire d’esthétique et d’histoire de l’Art lui est confiée mais rapidement une cabale est orchestrée contre lui par les gens de l’Académie: On ne lui a pas pardonné son refus d’étudier aux Beaux-Arts et de s’être formé seul au beau métier d’architecte :

– Comment lui… « un autodidacte » (comprenez ici un « barbare »*) aurait-il l’outrecuidance d’enseigner au sein d’un établissement aussi prestigieux ? Allez retourner à vos fouilles monsieur l’archéologue et laisser nous professer comme il se doit, de la bonne manière : la nôtre ! Viollet-Le-Duc démissionne et retourne à ses chantiers.  Dans le même temps il écrit plusieurs ouvrages qui font – aujourd’hui encore – références.

Le 17 septembre 1879, cet homme remarquable s’éteint à Lausanne dont il avait restauré la Cathédrale cinq ans plus tôt. Il nous laisse en héritage des centaines de dessins et aquarelles, des écrits nombreux dont les fameux « dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIème au XVIème siècles » et « dictionnaire raisonné du mobilier français de l’époque carolingienne à la Renaissance » qui sont une somme de connaissances indispensables pour qui veut comprendre l’architecture du Moyen-Age et l’esprit des hommes de cette époque. Enfin, et ce n’est pas là le moindre de ses mérites, il nous donne la joie de pouvoir encore admirer les richesses architecturales de notre passé. Sans lui, sans ses restaurations, combien de ces témoins muets seraient encore là à défier les outrages du temps ? Sans doute fort peu.

« Restaurer un édifice, ce n’est pas l’entretenir, le réparer ou le refaire, c’est le rétablir dans un état complet qui peut n’avoir jamais existé à un moment donné » – Viollet-Le-Duc

Cette théorie aujourd’hui encore fait polémique, voilà pourquoi certains l’encensent quand d’autres le mettent au pilori. En cela l’œuvre de Viollet-Le-Duc est remarquable car aucune œuvre forte ne laisse jamais indifférent. Au moment de sa construction la tour Eiffel fit scandale et pourtant, aujourd’hui, il ne viendrait à l’esprit d’aucun parisien, d’aucun français – ni même sans doute d’aucun étranger – de la détruire sous le prétexte qu’elle ne s’intègre pas dans le paysage. Bien au contraire, elle est la parfaite ambassadrice de la culture française. Alors faut-il détruire Carcassonne et ses remparts pour satisfaire quelques « ayatollahs » au nom de la pureté des styles d’une quelconque orthodoxie architecturale ? Imagine-t’on la France sans son « blanc » manteau de Cathédrales ? impensable pour MONET qui s’est attaché à si bien les peindre, impensable pour HUYSMANS qui la décrit si bien « lorsque le soleil se couche, elle (la cathédrale) se carmine et elle surgit, telle qu’une monstrueuse et délicate châsse, rose et verte, et, au crépuscule, elle se bleute, puis paraît s’évaporer à mesure qu’elle violit ». Une fois encore, je dois dire un grand merci à cet admirable érudit, à ce grand savant, à cet immense architecte dont l’ombre gigantesque s’étend du parvis de Notre-Dame jusqu’aux pieds des Tours de Carcassonne: MERCI MONSIEUR VIOLLET-LE-DUC, dormez en Paix, vous qui avez si bien œuvré pour votre pays.

* barbare : sens du mot gothique, qui vient des Goths. L’art gothique est donc un art « barbare ».

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