Se plaindre que le sujet n’est pas beau, que l’on n’est pas inspiré par le modèle trop maigre, trop gros ou trop vieux, c’est faire l’impasse sur ses propres lacunes. Un artiste – amateur ou professionnel – doit constamment s’interroger sur ses compétences afin de repousser sans cesse ses limites. Des limitations nous en avons tous, même les meilleurs qui veulent toujours faire mieux dans une quête incessante vers la perfection. Les arts graphiques ont en commun – avec les arts martiaux – cette recherche du geste parfait. Tout artiste possède ses propres références qui le tirent en avant – ou au contraire – l’écrasent. Longtemps les fantômes de mes Maîtres du passé (Ingres, Dürer, Vinci) ont hanté mes pensées brisant mes rêves d’artiste et coupant mes ailes par la peur de ne pas être à la hauteur. Personne ne m’en voudra de n’être pas aussi grand que ces géants, il me suffit juste d’être moi-même. Il faut parfois bien longtemps avant de comprendre ses limites et les accepter.

Pendant mes années de compagnonnage professionnel avec une des plus grande aquarelliste de notre temps – Maryse De May – j’ai parfois entendu certains ou certaines se sentir découragés en la voyant faire une démonstration dont ils sortaient éblouis par le talent de l’Artiste mais résignés en voyant l’immensité de la tache à accomplir pour peindre comme elle. Le talent ne s’improvise pas il résulte de longues années d’une pratique rigoureuse d’un Art. Que cela soit le dessin, l’Aquarelle, le Pastel, la peinture à l’huile, ou à l’acrylique, personne naît avec l’œil absolu et le geste sûr. L’œil et le geste s’éduquent.

Un artiste toujours satisfait de lui-même est un idiot qui méconnaît ses limites.
Un artiste qui doute de lui-même est un idiot qui ignore ses possibilités.

Une des grande difficulté à laquelle tout un chacun est confronté est de savoir rester concentré sur son objectif et garder intacte sa motivation. Si vous pensez que tous les artistes professionnels ont toujours envie de peindre 24/24 heures et 7/7 jours alors vous vous trompez. Parfois ils peuvent être fatigués, malades et démotivés ou en manque d’inspiration. Un artiste, s’il n’est pas un fabricant d’images à la chaîne, n’est pas une machine. Il doute, il a peur, il se trompe parfois car l’Art est une science humaine donc perfectible et sujette aux erreurs. Le grand ennemi qui guettent l’artiste est l’excès ou l’absence de confiance en soi. Un artiste toujours satisfait de lui-même est un idiot qui méconnaît ses limites. Un artiste qui doute de lui-même est un idiot qui ignore ses possibilités.

Un autre écueil qui menace l’artiste est la lassitude. Comment un peintre ou un dessinateur peut-il  rompre avec ce sentiment négatif ? En changeant d’outil par exemple. Après plusieurs séances de dessin au crayon noir et blanc il peut être « reposant » de dessiner avec des crayons de couleurs car les zones du cerveau, sollicitées pour cet exercice, diffèrent du fait que la concentration n’est pas exactement la même pour un dessin monochromatique ou poly chromatique. La fatigue ne sera pas la même. Dans le premier cas, en plus de l’exactitude du dessin, je me focalise sur la justesse des valeurs alors que dans le second cas mon attention se porte sur la justesse des tons et des couleurs. En noir et blanc je raisonne sur les valeurs (plus sombres ou plus claires) alors qu’en couleur je me pose la question de savoir si le ton est chaud ou froid et si la couleur employée est celle qui convient pour rendre l’effet souhaité ? Des problématiques différentes ne s’adressent pas aux mêmes zones du cerveau. Donc passer de la couleur au noir et blanc (ou inversement) peut être une façon judicieuse de reposer son cerveau et rompre avec le phénomène de lassitude.

Changer d’outil c’est également changer de technique. Après avoir dessiné longtemps au crayon on appréciera de dessiner à l’encre de Chine, avec un porte plume, un calame (bambou taillé) ou un feutre à pointe fine. Impossible de gommer donc l’attention portée sera plus grande. mais du fait du regain de concentration le trait est plus juste et plus sûr, à condition de vaincre ses peurs intérieures et la petite voix qui nous dit « tu n’y arriveras pas, sans gomme c’est pas possible, attention tu vas te tromper »… « STOP la petite voix laisse moi travailler ! » ou devrais-je dire « laisse moi m’amuser ! ». Car prendre du plaisir à dessiner (ou peindre) est le meilleur moyen d’activer ses petites cellules grises et stimuler sa créativité. Changer la taille de son pinceau peut suffire à casser la routine et retrouver le plaisir de la découverte. Si vous peignez avec un petit pinceau à « trois poils » prenez une brosse large genre langue de chat. En perdant nos repères, on rompt avec nos habitudes, on sort de notre zone de confort, et l’on retrouve l’excitation de la nouveauté.

Alors comment progresser et aller plus loin lorsque l’on a retrouvé l’envie de dessiner ? En se fixant un défi ! Quels sont vos dix peintres ou dessinateurs préférés ? Dressez-en la liste. Trouvez des documents sur ces artistes, lisez les ouvrages qui parlent de leurs vies et de leurs œuvres. Ne les copiez pas mais imitez-les. Plus exactement la copie fait partie de l’apprentissage du dessin. Donc ne vous privez pas de cette étude indispensable. Observez les contours du dessin, sont-ils fermés ou ouverts, c’est-à-dire le trait est il régulier et continu ou discontinu avec des variations dans l’épaisseur et la pression exercée sur la pointe du crayon ? Les valeurs sombres et les ombres ont-elles une texture (hachures croisées, densité de points), une couleur, une uniformité ou une variété de rendu ? Donc ne copiez pas bêtement mais copiez intelligemment « vos idoles » en comprenant le pourquoi et le comment de chaque trait. Plus tard lorsque vous ferez vos propres créations, la compréhension des « bons » gestes sera devenu votre et votre trait sera plus libre car affranchi des questions techniques que se pose tout débutant.

Lorsque vous commencez à saturer avec un dessin
arrêtez vous !

Rien n’est pire qu’une œuvre réalisée laborieusement dans la douleur et qui laisse transparaître combien le dessin a été difficile et pénible pour l’artiste. Un dessin réalisé avec plaisir apportera du plaisir à celui qui le regarde mais un dessin exécuté dans la douleur renverra vers l’observateur un sentiment de mal être. Lorsque vous commencez à saturer avec un dessin arrêtez vous !

Si vous étudiez le corps humain en dessinant d’après modèles vivants (ou photos) après plusieurs dessins  ou croquis d’ensemble, variez le plaisir en ne dessinant qu’une partie (la tête, le buste, les mains, les pieds) ou sur le dessin d’ensemble le rendu de certaines portions du corps peut être plus abouti que d’autres parties laissées inachevées. On appelle alors cela réaliser un suspens

Enfin ayez confiance en vous. Un bon dessin ou un mauvais dessin résulte aussi de la confiance (ou de l’absence de confiance) de l’artiste dans son aptitude à dessiner. Une œuvre d’art est une alchimie complexe qui prend en compte des paramètres aussi divers que la confiance, le plaisir, la compétence technique, l’intention de l’artiste. Alors tous les sujets sont bons si les intentions de l’artiste sont bonnes, ne l’oubliez pas la prochaine fois que vous sauterez sur votre crayon ou votre pinceau !

4 thoughts on “Il n’y a pas de mauvais sujets il n’y a que de mauvais artistes

    1. Coucou Coralie,

      Bienvenue dans ma petite maison 😉 C’est vrai que cela peut se décliner pour de nombreuses situations… Il y a parfois de mauvais ouvriers, de mauvais architectes, de mauvais médecins, des mauvais payeurs, des mauvais coucheurs qui ronchonnent pour un rien. La vie serait tellement plus belle avec un sourire et si chacun y mettait un peu du sien. Je viendrais faire un tour chez toi car si tu peux le faire je peux le faire aussi 😉
      Bien Amicalement à Toi
      Jissé

  1. Super article! Bien complet. 😀
    Après juste un peu de mal avec l’emploi du verbe copier (mon ressenti personnel) . Un mot que je n’utilise surtout pas avec les artistes débutants. Je le trouve triste, négatif, malsain, passif, inefficace, incorrect et qui reste illusoire. C’est fou les correspondances qu’on peut avoir avec un seul mot, le cerveau est magique !! 😉
    Je préfère de loin le verbe « s’entrainer » qui déclenche en moi une sensation d’engagement, de l’action, de la répétition, de la régularité, de la compétitivité, du changement qui tend vers le développement…
    Et pour finir je reprendrai une de tes phrases en concluant « Ne copiez pas bêtement mais entrainez-vous intelligemment comme ou à la manière de « vos idoles » en comprenant le pourquoi et le comment de chaque trait.  » Là, c’est du Rocky Balboa qui en veut !!!!!

    1. Bonjour Amylee,

      Waooo Super sympa d’être passé me voir. Merci beaucoup cela me fait vraiment très plaisir Amylee. En fait pour avoir fait des copies de mes « bien aimés poussiéreux » comme disait mon « ex » (qui n’aimait pas la copie) je ne pose pas le même regard sur cet exercice. Pendant des siècles on a appris en « imitant » les générations précédentes. Si ces Maîtres figurent en bonne place aux cimaises des musées c’est sans doute qu’ils étaient plutôt bons et je suis à peu près sûr que tu en admires quelques uns… Donc je ne dis pas contentez vous de copier sans comprendre mais observer avec vos yeux et votre cœur… et faites votre chemin ensuite. Trouver SON style c’est bien cela qui est le plus difficile… Tu as trouvé le tien et je t’admire pour cela car c’est ce qui fait la différence entre l’Artiste avec un GRAND A et celui qui toute sa vie se contentera de reproduire la nature tel qu’il croit la voir. Mais le plus important reste de SE FAIRE PLAISIR sans chercher à plaire aux autres, faire ce que l’on aime (tant mieux si cela plait et rencontre la faveur du public mais ce n’est pas le plus important). AIMER CE QUE L’ON FAIT ET FAIRE CE QUE L’ON AIME that’s what matters 😉

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