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Joseph Mallord William Turner

Le marché de « Covent Garden » bourdonne comme une ruche. Deux gentilshommes pressés se frayent péniblement un chemin à grands coups d’épaule. Leurs pas résonnent sur les pavés de cette petite ruelle sombre où se muche l’entrée dérobée d’un établissement fréquenté par moult dames de petite vertu. Avec 850.000 âmes, dont près des deux tiers sont des femmes, la prostitution bat sont plein dans le Londres de 1775. Des gamins en haillons font le guet tandis que d’autres chapardent quelques pommes sur l’étal crasseux d’un marchand de fruits et légumes. Celui ci les apercevant se met à crier: «Voleurs, chenapans, gibiers de potence ». En riant les gosses s’éparpillent, « à tire d’ailes » comme une volée de moineaux, dans les ruelles avoisinantes.

Depuis le pas de la porte de sa modeste échoppe, William, le barbier et perruquier de « Maiden Lane » a observé la scène silencieusement. Son esprit est agité par mille idées contradictoires, cependant une seule prévaut: Lorsque son fils sera en âge de battre le pavé, il veillera scrupuleusement à ce qu’il ne fréquente pareils vauriens ! Ce fils, objet unique de toutes ses pensées, est sur le point de naître à l’étage supérieur. A nouveau son regard se porte au loin. Pour s’occuper, William observe le spectacle de la rue. C’est qu’il lui a été fermement intimé de ne pas gêner le travail des femmes ! Marion, une matrone aux lourdes mamelles n’en est plus à son premier accouchement. Tout le voisinage la connaît et fait appel à ses services pour délivrer de couche les parturientes du quartier. Enfin, voici que par ce beau jour du mois d’avril, le vingt-troisième, un nouveau-né pousse son premier vagissement. William sursaute, il se précipite, « quatre à quatre », dans l’escalier étroit qui mène à la petite chambre où sa femme, Mary Marshall, serre sur son sein leur premier enfant. Il s’appellera Joseph Mallord comme son grand père et William comme son père. Bienvenu dans le monde à Joseph Mallord William TURNER !

L’Angleterre de la fin du 18ème siècle connaît de réelles difficultés économiques. Difficultés en grandes parties dûes aux guerres avec les français et les colonies d’Amérique. « Rendez vous compte, les Etats Unis d’Amérique réclament leur indépendance en mordant la main qui les a nourris: Les ingrats ! ». William TURNER père ne se mêle pas de politique, il aime son Roi, George III, et lui fait confiance pour guider les Anglais sur le chemin du bonheur et de la prospérité. Malgré ses revenus modestes, il s’estime privilégié. Il a un enfant qu’il aime et son épouse chérie est sur le point de donner naissance à un second enfant. Que demander de plus au Seigneur Tout Puissant ? Une fille,… ce serait bien si c’était une fille !

En 1778, Mary Ann voit le jour et la petite famille est au comble du bonheur. Hélas, la fillette est de santé fragile. Le taux de mortalité infantile reste élevé à cette époque, et en 1786, la petite Mary Ann meurt ! Pour la pauvre maman c’est l’enfer qui s’ouvre sous ses pieds, peu à peu son esprit vacille. Dans le quartier les ragots vont bon train. Sur le passage du barbier on se tait mais sitôt qu’il a le dos tourné on s’empresse de colporter la nouvelle:

  • « Vous savez quoi ? La femme du barbier TURNER est folle.
  • « Le pauvre homme, comment va-t’il faire tout seul pour élever son fils ? »
  • «  Il vaudrait mieux qu’il soit veuf, au moins il pourrait se remarier. Et son fils, sans une mère pour lui inculquer les bonnes manières, cela va faire un vaurien de plus dans le quartier, un de ces sales gosses qui volent et qui cassent tout. Pauvres de nous !».

Le jeune TURNER s’en va vivre chez son oncle maternel à Brentford dans le Middlesex près de l’estuaire de la Tamise. La disparition de sa sœur l’a beaucoup affecté et il s’enferme dans le silence avec pour seul dérivatif à sa peine, le dessin. Il aime contempler en silence le cours paisible du grand fleuve qu’il représente dans ses dessins. Il ne respecte guère les conventions sociales et sort tôt le matin avant le petit déjeuner ou rentre tard après l’heure du souper pour s’en aller faire des croquis en pleine nature.

A douze ans il signe ses deux premières aquarelles (des copies de gravures anciennes) que son père expose fièrement dans la vitrine de sa boutique. Dès 1789 il commence à étudier à la Royal Academy (institution à laquelle il restera profondément attaché sa vie durant), parallèlement à ses études il travaille dans de nombreux cabinets d’architectes. L’année suivante, il se lie d’une amitié durable avec l’aquarelliste William Frederick Wells et expose – officiellement – sa première aquarelle aux Spring Exhibitions (expositions du printemps).

Peu après, en 1796, TURNER se lance dans la peinture à l’huile sans cesser de faire progresser l’aquarelle jusqu’à en faire un Art Majeur. Mais le sort s’acharne sur sa famille et sa mère doit être définitivement enfermée dans l’asile des aliénés de Londres. La pauvre femme y décédera, quatre ans plus tard en 1804.

Le jeune homme sans vouloir s’en donner la peine fait forte impression sur qui croise sa route tant il est « habité » par son Art qui, tout entier, le dévore et l’absorbe : Il ne parle pas ou très peu, ne se montre guère en société, n’a cure de la façon dépenaillée dont il se vêt, bref il passe pour un excentrique, quelqu’un de bizarre ! Mais loin de lui nuire, cette réputation de « jeune homme simple et réservé » lui attire aussi quelques sympathies. Derrière des manières un peu rustres et un caractère austère et froid se dissimule en fait un cœur enjoué, passionné et aimable: « On avait du mal à le comprendre mais on ne pouvait s’empêcher de l’aimer. »

En 1799 il est élu membre associé à la Royal Academy dont il devient académicien à part entière en 1802 : Il n’a alors que 27 ans ! Il s’achète une fort belle demeure au 64 Harley Street où il ouvrira, cinq ans plus tard, sa propre galerie de peinture. Il travaille aussi beaucoup avec des éditeurs car il sait que ses illustrations connaîtront ainsi un plus vaste public que celui des visiteurs, en nombre toujours très limité, des Salons de peintures auxquels il participe régulièrement.

En 1807, il accepte le poste de professeur de perspective dans cette vénérable institution. Sa première conférence connaît un réel succès car «elle est rédigée dans un style nerveux et élégant et prononcée avec une réelle modestie ». Mais bien vite cette grande modestie se retourne contre lui, on le dit alors « hésitant, avec des sujets mal écrits, ou hors sujet » si bien que dans l’année 1828 son auditoire était parfois réduit à la seule et unique personne de son père, fidèle auditeur, si fier de la réussite de son fils bien aimé. TURNER conservera son titre de professeur de perspective de la R.A., bien que privé de cours, jusqu’en 1838.

« Mauvais orateur » sans doute, car réservé et affublé d’un terrible accent cockney, mais dire « mauvais écrivain » serait excessif et injuste pour qualifier celui qui aimait écrire en vers à tel point que nombre de ses œuvres peintes étaient accompagnées par des poèmes descriptifs dans les Salons où il exposait.

Angoissé par la peur de l’échec et de ses espoirs déçus (Fallacies of Hope) TURNER vit pour son Art une passion dévorante qui le hante et le coupe du monde. Il n’a que peu d’amis, et sans doute en souffre-t’il, vivant solitaire et reclus depuis la mort de son père (en septembre 1829), son plus fidèle compagnon. On ne lui connaît que fort peu d’aventures amoureuses et TURNER ne se maria jamais trop absorbé par son unique amour: La peinture !

Sur les dernières années de sa vie, il quitte sa grande demeure, et sa galerie de tableaux laissée à l’abandon, pour s’installer dans une petite maison à Chelsea avec vue sur la Tamise qu’il a tant aimé peindre. Comme un vieil animal blessé, il vit là « en ours solitaire » et va jusqu’à changer de nom, de sorte que même sa logeuse ignore qu’elle abrite sous son toit l’artiste le plus célèbre d’Angleterre !

A cause de cette dernière extravagance, on l’a dit avare parce que riche mais vivant chichement. En fait la vérité est toute autre: Il n’hésite pas à consacrer une bonne part de son immense fortune (acquise grâce à la vente des très nombreuses gravures tirées de ses dessins et aquarelles) pour aider les artistes nécessiteux et ses amis indigents. Infatigable voyageur, sa santé déclinante ne lui permet plus en 1844 de franchir les limites de l’Angleterre.

Sa fin est proche mais son esprit curieux demeure alerte. Enfin le 19 décembre 1851, par une journée maussade, Joseph Mallord William TURNER souffla son âme dans les étoiles. Une foule nombreuse devait lui rendre un hommage quasi national en la Cathédrale Saint-Paul où sa dépouille repose en paix. Il  laisse à la postérité près de 500 peintures (à l’huile et esquisses) mais surtout près de 20.000 aquarelles et dessins dans des carnets de croquis dont certains furent malheureusement gravement endommagés, en 1928, lors d’une crue de « sa chère  Tamise ».

Repose en paix noble voyageur, ami des poètes, Maître de la peinture, toi qui en ton cœur a su trouver le chemin du nôtre.

2 thoughts on “J.M.W. TURNER le magicien Anglais de l’Aquarelle

  1. Je n’ai toujours pas Facebook et je ne peux indiquer « j’aime  » dans les zones concernées. Il va falloir que je m’inscrive, et toujours » erreur » pour s’inscrire et recevoir ton guide. Bon courage pour la suite.

    1. Bonjour Isabelle,

      Merci pour ta visite sur ce blog. Pour moi ton inscription a bien été validée et tu as dû recevoir un email de confirmation avec le lien pour télécharger « Les Bases de la Perspective ». Dans le cas contraire jettes un œil dans ta boite anti-spam. Bises

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