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Gustave-Courbet, Le sommeil, 1866, HST, 135 x 200 cm, Musée du petit Palais, Paris

«Le titre de réaliste, m’a été imposé comme on a imposé aux hommes de 1830 le titre de romantiques. Les titres en aucun temps n’ont donnés une idée juste des choses (…) être à même de traduire les mœurs, les idées, l’aspect de mon époque selon mon appréciation (…) en un mot, faire de l’art vivant, tel est mon but… Je peins ce que je vois».

COURBET in le Manifeste de 1855

«Maître, maître, le travail a déjà commencé». Le cavalier, ainsi interpellé par l’enfant qui a couru tout son souffle à travers champs et bosquets, éperonne sa monture et file au grand galop. Les quelques lieues qui le séparent d’Ornans sont rapidement parcourues et c’est d’un bond qu’il franchit le perron en se précipitant dans l’escalier qui mène au premier étage de sa belle demeure du siècle dernier. En franchissant la porte de la chambre conjugale il est salué par le premier cri de Jean Désiré Gustave. Une larme de joie roule sur la joue d’Éléonore Régis Courbet en contemplant le petit être fragile qui vient de voir le jour en cette journée du 10 juin 1819. Ce riche propriétaire terrien ignore encore que son fier rejeton sera salué, deux siècles plus tard sur tous les continents, comme l’un des plus grands nom de l’Histoire de la Peinture des origines à nos jours !

Bientôt la maison résonnera de nombreux cris d’enfants puisque la mère, Suzanne Sylvie Oudot, donnera encore naissance à quatre filles – Clarisse, Zoé, Zélie et Juliette – qui seront les premiers modèles de l’Artiste. Le petit Gustave accompagne son père dans la campagne franc-comtoise environnante. Il ne sera pas «paysan» comme son père mais gardera un attachement à la terre, aux petites gens, à la «mère Nature» qu’il traduira si brillamment dans nombre de ses toiles comme les  «Casseurs de pierres» (1849) ou les «Cribleuses de blé» (1853-1854). Pour cette dernière mise en scène de la vie paysanne il fera poser deux de ses sœurs (Zélie et Juliette) dans une composition solide et naturaliste qui s’oppose aux figures presque «angéliques» dépeintes par un Jean-François Millet. Après un passage au petit séminaire d’Ornans, élève intelligent mais peu intéressé par les études, il étudie le dessin sur le motif en plein air, avec le père Beau. En 1837 il entre au collège Royal de Besançon où sous la férule de Charles Antoine Flajoulot ancien élève du très classique Jacques Louis David il prend des leçons de peinture.

Sous le fallacieux prétexte d’étudier le droit, vers la fin de 1839, il monte à Paris où il trouve refuge chez son cousin Jules Oudot et fréquente les ateliers de Steuben et Hesse. Au Louvre il copie assidûment les anciens (Vénitiens, Espagnols, Flamands) du XVIème et XVIIème siècle mais aussi les modernes comme Delacroix ou Géricault. Deux ans plus tard il s’installe au 4 de la rue Saint Germain des Prés.

Cet épicurien possède la truculence d’un Gargantua et toute l’insolence que lui confère son éternelle jeunesse rebelle. Bien avant Dali il orchestre savamment le scandale que sa forte personnalité suscite. Fort en gueule, ses «noms de Dieu» retentissants ponctués de coups de poings sur la table irritent les biens pensants. Sa peinture sociale dérange et fait crier les imbéciles. Même ses illustres collègues Messieurs Ingres et Delacroix sont choqués par le modernisme de sa peinture…

Bruyant, vantard et vaniteux le personnage déplaît et lui vaut de solides inimitiés: «Sous quelle cloche, à l’aide de quel fumier, par suite de quelle mixture de vin, de bière, de mucus corrosif et d’œdème flatulent a pu pousser cette courge sonore et poilue, ce ventre esthétique, incarnation du Moi imbécile et impuissant… cette chose qu’on appelle M. Courbet ?» écrit alors méchamment Alexandre Dumas fils. Volontiers égotiste, Courbet se met en scène dans ses premières œuvres: Il est tour à tour «l’Homme blessé», «l’Homme à la ceinture de cuir», «le Violoncelliste», «l’Homme à la pipe», «Courbet au chien noir», «Le Fou de peur» et cet admirable «Portrait de l’Artiste» dit aussi «Le désespéré» qui a servit d’affiche à la superbe exposition qui vient de s’achever au Grand Palais.

En 1847 de sa relation avec son modèle – Virginie Binet – lui nait un fils mais Courbet ne se mariera jamais affirmant alors : «En art, un homme marié est un réactionnaire». Jouisseur, Courbet aime croquer la vie à pleines dents; il aime les femmes, charnellement, voluptueusement, passionnément. Peindre la tendre carnation des chairs mises à nu lui est chose délectable. «La femme au perroquet», «La Source», «La Femme à la vague», «Le Sommeil» et la sulfureuse «Origine du monde» sont autant d’hymnes à la sensualité de la Femme dans la rayonnante beauté de sa radieuse nudité.

Lui, le rebelle, loin de s’avouer battu devant le refus de ses grandes toiles («l’Atelier du Peintre», «Les baigneuses», et «Un Enterrement à Ornans») financé par son ami le mécène Alfred Bruyas – riche fils d’un banquier Montpellierain – ouvre, non loin de l’Exposition officielle, un pavillon intitulé «Le Réalisme G. Courbet» qui cette fois-ci lui vaut l’admiration de Delacroix ! Nul n’est prophète en son pays, alors que les Salons parisiens lui refusent ses toiles, il est célébré à Francfort, Berlin, Vienne, Londres ou à Boston (USA) où il expose régulièrement pour un groupe de collectionneurs et d’admirateurs qui se pressent toujours plus nombreux à ses expositions.

Mais en France aussi peu à peu les esprits changent et bientôt on se bouscule devant sa porte. Finalement, en 1861, sous la pression de ses amis il ouvre une école rue Notre-Dame-des-Champs pour un petit nombre d’élèves (parmi lesquels Fantin Latour). Non conformiste son enseignement ne durera que quelques mois. Depuis 1872 son succès est tel que pour parvenir à honorer ses nombreuses commandes il s’assurent de la collaboration d’un certains nombres d’aides qui lui préparent fonds et paysages. Comme Rembrandt, l’avait fait en son temps, il ne répugne pas a signer parfois une toile «peinte à la façon du Maître» par un de ses proches collaborateurs… au point que de son vivant déjà nombre de faussaires, encouragés par cette surproduction, n’hésitaient pas à envahir le marché de l’Art de leurs contrefaçons !

Courbet c’est aussi l’Homme des paradoxes, il attendra patiemment de longues années que Napoléon III lui décerne la Légion d’Honneur afin de pouvoir publiquement la refuser: «Mes opinions de citoyen s’opposent à ce que j’accepte une récompense qui vient essentiellement de l’ordre monarchique». Toutefois ce geste théâtral ne l’empêchera pas d’accepter, après la défaite de Sedan et la proclamation de la République (4 septembre 1870), de hautes responsabilités. Le 30 avril 1871 il écrit à sa famille: «Me voici, par le peuple de Paris, introduit dans les affaires politiques jusqu’au cou. Président de la Fédération des artistes, membre de la Commune, délégué à la mairie, délégué à l’Instruction publique: quatre fonctions les plus importantes de Paris… Je suis dans l’enchantement». Hélas ce bonheur ne sera que de courte durée. L’Homme est sincère et donc naïf… Dans son idéalisme révolutionnaire il fait voter une pétition pour le déboulonnage de la colonne Vendôme «dénuée de tout intérêt artistique et symbole des idées de guerres et de conquêtes propres à une dynastie impériale». Le 16 mai 1871, alors qu’il a quitté ses fonctions politiques la colonne est abattue. Le 28 mai la dernière barricade de Paris est conquise dans le sang et le 7 juin Courbet est arrêté. Traduit en justice pour complicité dans la destruction de monuments il est condamné a 6 mois de prison ferme et est immédiatement incarcéré à la prison de Sainte-Pélagie (dans le Vème arrondissement de Paris) où il continue de peindre des natures mortes et des autoportraits. Libéré en mars 1872 il retourne à Ornans où il est mal accueilli.

Malheur aux vaincus ! Les gouvernements passent mais l’Etat demeure, inflexible dans sa volonté de venger les affronts subis. Les communards ont perdus. 4300 d’entre eux seront déportés en Nouvelle Calédonie dont la fameuse Louise Michel. Mac Mahon au pouvoir entend bien châtier l’impudence de Courbet en rouvrant son procès à charge: L’affaire est entendue, l’Artiste est condamné à payer les frais considérables de la réédification de la colonne. L’Art l’avait fait riche, la politique le ruine et cause sa perte! L’Etat confisque tous ses biens et le contraint à l’exil. Malade, il se réfugie en Suisse où il continue d’être durement harcelé par le fisc Français et espionné dans ses moindres gestes. Le 26 novembre 1877 tous ses biens et œuvres passent en vente judiciaire. Un mois plus tard, il meurt prématurément de chagrin et d’hydropisie (le 31 décembre) dans les bras de son père, sans avoir pu se rendre à Paris au procès qui le réhabilite enfin.

Avec respect, saluons le génie de ce personnage hors norme, de ce trublion iconoclaste, sincère et hâbleur, fraternel et égocentrique, qui nous a laissé plus de mille tableaux et ouvert la voie aux peintres d’émotions (les impressionnistes). Homme de paradoxe jusque dans sa peinture qu’il veut réaliste – «je peins ce que je vois» – mais aussi d’imagination – «je reconnais à tout être sa fonction naturelle; je lui donne une fonction juste dans mes tableaux; je fais même penser les pierres… L’imagination dans l’art consiste à savoir trouver l’expression la plus complète d’une chose existante, mais jamais à supposer ou a créer cette chose même». Courbet ne peint pas la pierre, il l’a sublime, il lui donne vie en lui prêtant des sentiments personnels. La pierre est ainsi gaie ou triste, mais jamais quelconque.

Salue à Toi l’Artiste, le gémeaux du 10 juin – infatigable empêcheur de tourner en rond – tu as bien mérité de te reposer enfin. Ta peinture parle pour Toi, intarissable témoignage d’une soif de vérité qui t’a conduit jusqu’au Parnasse et inscrit ton nom dans la Gloire éternels des plus grands.

2 thoughts on “COURBET «Un Peintre, provocateur de génie, en perpétuelle révolte»

    1. Bonjour Odile, Merci pour votre commentaire.

      J’aime le coté révolté de COURBET, en plus je me sens une petite affinité (sans avoir son talent hélas) du fait que je partage avec lui d’être né un 10 juin qui est aussi la date anniversaire de la mort d’un autre génie (architecte comme je le fus) GAUDI qui a donné au monde l’immense et grandiose SAGRADA FAMILIA. J’écrirai aussi bientôt sur ce magnifique architecte Catalan.

      Le « désespéré » quelle peinture magnifique ! ah les autoportraits de COURBET… S’il est un modèle toujours présent pour l’artiste c’est bien sûr l’artiste lui même. Le portrait est surement ce qu’il y a de plus difficile à peindre et peindre son propre portrait sans doute aussi le summum de la difficulté car il ne faut ni être complaisant, ni narcissique tout en évitant la caricature (qui est aussi un art majeur dans le dessin). Ce portrait est vivant, il nous interroge. Regard inquiet, presqu’halluciné que voit il que nous ne voyons pas ? Est-ce nous admirateurs ou voyeurs qui suscitons chez COURBET cette interrogation muette qui semble dire « qui es-tu toi qui me regarde ? ».

      MERCI COURBET J’AIME TA PEINTURE ET J’AIME L’ARTISTE. C’est toi et tous mes Maîtres du Passé qui me font aimer l’Art, la peinture et le dessin. Odile je vous souhaite beaucoup de plaisir avec votre étude du « Désespéré » et je serais honoré d’en voir le résultat si vous souhaitez la partager.

      Bien a vous.
      Jissé

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