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«Les derniers jours de Jongkind furent tristes. La fêlure au cerveau contractée au temps sombre de sa jeunesse Parisienne s’était agrandie. Plus fréquemment il s’interrompait au milieu d’un discours pour se plaindre de maux imaginaires. Ce n’étaient plus seulement des espions et des traites qu’il voyait dans les passants indifférents, mais des assassins à ses trousses. On voulait le tuer… On voulait le guillotiner comme Louis XVI! Toute la nuit, la guillotine avait fonctionné dans la chambre voisine de la sienne… Cran! Cran! Ah! On en avait coupé, des têtes !!!». *

La foule des humbles et anonymes, pour la plupart de simples paysans ou des ouvriers, se presse derrière le corbillard. Ils sont là, par curiosité bien sûr, mais aussi pour rendre un dernier hommage à cet artiste au drôle d’accent. Un bon gaillard aux yeux bleus, bâti à sable et à chaux, toujours coiffé d’un vaste chapeau de feutre gris, à la tenue débraillée, aux souliers éculés d’avoir trop marché sur les sentiers environnants, pour croquer les paysages de la campagne dauphinoise. En passant devant la petite maison qu’il habitait, tous lèvent la tête pour saluer silencieusement, Madame FESSER, cette femme aux cheveux blancs, qui pleure le départ brusque de son cher compagnon, celui sur lequel elle veilla « comme une mère » pendant plus de trente ans.

C’est le 3 juin 1819, dans la petite ville de Lattrop près de la frontière Allemande, que voit le jour le petit Johan-Barthold, fils du percepteur Gerrit Adrianus Jongkind et de son épouse Whilhemina van der Burght. Il est le huitième d’une famille de dix enfants. L’année suivante la famille déménage à Vlaardingen, proche du port de Rotterdam, où son père vient d’être nommé.

– «Quand je serai grand, je serai Capitaine et je ferais le tour du monde sur un  fier trois mâts».

– «En attendant moussaillon, ouste, file à la maison et fais attention de ne pas tomber dans le canal… Je ne voudrais pas te repêcher au fond de mon filet !».

L’enfant  presse le pas. En sortant de l’école il aime à flâner sur le petit chemin herbeux qui longe la Meuse et admirer les bateaux qui glissent silencieusement à la surface de l’eau. Il les accompagne du regard, puis lorsqu’ils ont disparu au loin, c’est son imagination vive qui prend le relais. Il bourlingue alors sur les mers et les océans lointains. L’hiver lorsque la froidure a étendu son blanc manteau de glace, ce sont les patineurs qui glissent en silence à la place des bateaux et deviendront quelques années plus tard sujets de quelques merveilleuses compositions de l’artiste.

«Fonctionnaire je suis, fonctionnaire tu seras» mais Johan, en «fils rebelle» ne l’entend pas de cette oreille, il rêve de vastes horizons, il veut être peintre ou marin. A quinze ans, il lui faut cependant gagner sa vie car les revenus de la famille nombreuse sont modestes. Il quitte alors l’école et entre comme clerc chez un notaire voisin. C’est donc presque avec un certain soulagement que l’adolescent accueille la mort de son père le 18 juillet 1836. Il supplie ensuite sa mère de le laisser faire une carrière artistique, ce qu’elle finit par consentir.

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Johan fréquente l’Académie de dessin de La Haye. Très vite le talent du jeune homme est remarqué par son professeur, le peintre Andréas Schelfhout, salué comme «le Claude Lorrain du paysage d’hiver» et dont les collectionneurs du monde entier s’arrachent au prix fort les scènes de patineurs et de traineaux. Il enseigne à ses élèves la copie des Maîtres anciens comme Ruisdael ou Van de Velde. Parallèlement à cet enseignement académique il les emmène, dans les polders et sur les canaux, prendre des croquis sur le vif qui, une fois de retour à l’atelier, sont sources inépuisables pour réaliser de solides compositions à l’huile.

Pour subvenir à ses besoins, Jongkind organise des tombolas dont chacune a pour premier lot une de ses œuvres. C’est, à La Haye, lors de l’inauguration de la statue équestre réalisée par le sculpteur Nieuwerkerke, le 17 novembre 1845, qu’il va faire la connaissance du français Eugène Isabey, peintre normand établi à Honfleur et ami d’Eugène Boudin. Les deux hommes sympathisent car ils ont en commun l’amour de la peinture et des bateaux.

Au mois de mars de l’année suivante, à 27 ans, il part pour la France avec une dotation de son nouveau mécène le Prince d’Orange. Il entre dans l’atelier d’Isabey et fréquente les jeunes peintres de l’époque. Il découvre la France en parcourant les routes de Normandie et de Bretagne pour y remplir de nombreux carnets de croquis et d’aquarelles. C’est, en 1848, sa première participation au Salon parisien avec «Un port de mer». Après un court séjour dans son pays natal, il entreprend de peindre des vues de Paris et des paysages de bord de Seine qui lui valent une rapide notoriété. Le marchand d’art Pierre Firmin Martin l’expose dans sa galerie de la rue Mogador, lieu de rencontre des artistes d’avant-garde comme Millet, Rousseau, Corot ou Daubigny. La plupart de ces peintres se retrouvaient à Barbizon pour y peindre en pleine nature. Jongkind, quant à lui, préférait l’atelier et boudait ces réunions de plein air.

La fréquentation assidue de tous ces artistes, dans les bistrots – de Montmartre ou de Montparnasse – où les alcools forts et le vin coulaient à flots, a pour conséquence terrible de faire sombrer Jongkind dans l’alcoolisme puis le jeu. En outre, les femmes de petite vertu sont nombreuses à partager sa couche pour une heure, une nuit ou quelques jours. Le Prince d’Orange, entre temps devenu roi de Hollande, ayant eu vent de son inconduite lui coupe les vivres en prétextant «qu’il était grand temps qu’un nouveau jeune artiste méritant bénéficie à son tour de cette manne». Jongkind vit très mal ce revers de fortune et son esprit enfiévré par les vapeurs d’alcool échafaude des complots et sombres trahisons dont il serait la victime. Le 23 août 1855 sa mère décède ajoutant la douleur de la perte d’un être cher aux tracas quotidiens. Il retourne alors s’installer à Rotterdam. De son exil il continue d’entretenir une correspondance soutenue avec son ami le marchand de tableaux Pierre Martin qui organise, le 11 mars 1856, une vente aux enchères. Mais celle ci ne recueille pas le succès escompté et ne permet pas de régler toutes les nombreuses créances du peintre. Entre 1857 et 1860 ce sera un échange régulier de tableaux et d’argent entre Rotterdam et Paris.

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Après des années de débauche, où il a découragé presque tous ses amis, Jongkind touche le fond du gouffre en 1860. Le 20 février, Monet écrit à Boudin qu’il considère l’artiste Hollandais «mort pour l’art». Sur l’invitation pressante de ses amis français Jongkind revient s’installer à Paris où il va bientôt faire la connaissance de «son bon ange», sa compatriote Joséphine FESSER. Professeur de dessin, séparée de son mari, elle sera une compagne fidèle et dévouée pendant les trente années qui suivront cette rencontre. Elle l’emmène dans le Nivernais, puis en Normandie, pour renouer contact avec la Nature source de bienfaits autant pour l’artiste que pour l’homme. Les aquarelles de cette période comptent parmi les plus belles. L’artiste va ainsi porter cette technique difficile au sommet de l’Art. En cela il rejoint Turner.

En 1862 Monet rencontre enfin Jongkind chez la mère Toutain, dans les jardins de la ferme Saint Siméon, près d’Honfleur. Les deux hommes se comprennent à demi mots et deviennent rapidement des amis. Monet dira plus tard de Jongkind «qu’il fut son vrai Maître à qui il devait l’éducation définitive de son œil». Dans sa période normande, il entretiendra une solide amitié avec Boudin à qui il prodigue, sans ambages, quelques conseils: «Sais-tu Boudin tu fais mal: tu te poses au hasard comme une mouche sur un merde*». Chez Jongkind rien n’est laissé au hasard mais, au contraire, tout est composé avec le soin le plus rigoureux.

Refusé au Salon officiel il expose trois toiles au «Salon des Refusés» avec – excusez du peu – Manet, Pissarro, Fantin Latour, Cals, Whistler et quelques autres… Après Baudelaire, Zola fait l’éloge du peintre dans un article paru le 1er juin 1848 dans «l’Evênement illustré».

En 1870 c’est la guerre avec la Prusse et notre infortuné ami manque d’être fusillé, à Nantes où il avait fui la Capitale assiégée, car on l’avait pris pour un espion à la solde de l’ennemi ! La guerre terminée, il regagne Paris en compagnie de sa chère Joséphine.

Nouvel article élogieux de Zola dans «La Cloche» (24 janvier 1872). Nouveau refus au Salon Parisien où désormais il décide de ne plus exposer.

Il part visiter le Nivernais et le Dauphiné avec Jules FESSER, le fils de sa compagne. Celui-ci achètera la villa «Beau Séjour» à la Côte-Saint-André dans l’Isère. Jusqu’à la mort du peintre ce sera la seule adresse connue avec celle de son atelier parisien du 5 rue de Chevreuse (Cézanne demeurera un temps dans le même immeuble).

Pendant la quinzaine d’années qui lui reste à vivre, Jongkind passera l’hiver à la Côte Saint André et le printemps à Paris. Il se consacre, de plus en plus, à l’aquarelle, se liant d’amitié avec les paysans avec lesquels il discute, chemin faisant, sur les sentiers qu’il parcourt, le carnet de croquis en bandoulière. Son équilibre mental vacille, ses délires et hallucinations empirent sous l’emprise de la boisson.

En 1882, le marchand de tableaux, Paul Détrimont, organise dans sa galerie parisienne la seule « exposition Jongkind » qui aura lieu de son vivant. L’artiste la boude. Toute sa vie il avait été exploité par des marchands peu scrupuleux qui lui payaient un quignon de pain des toiles, qui se vendirent au poids de l’or à la vente de Drouot qui réunissait pour cette occasion 83 huiles et 21 aquarelles (12, 13 et 14 avril 1883).

Le 27 janvier 1891, il est admis à l’asile psychiatrique de Saint-Egrève, près de Grenoble. Il y décède le 9 février. Le 23 novembre de la même année, sa compagne fidèle le rejoignait dans la mort. Ils reposent désormais tous deux – côte-à-côte – dans la concession perpétuelle qu’elle avait achetée pour leur dernière demeure.

Salut les amoureux. Que la lumière de vos pinceaux brille éternellement, au firmament des poètes et des artistes disparus, pour apporter au monde présent la couleur qui lui fait tant défaut !

* Jean Celle dans le N° 52 du Gratin Petite Gazette Dauphinoise – Juillet Août 1891.

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