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Rue pavée. Murs de briques et toits de tuiles rouges, fenêtres à petits carreaux, femmes coiffées d’un bonnet blanc affairées aux travaux ménagers, l’une cousant sur le pas de sa porte, l’autre lavant du linge dans un tonneau de chêne. Ciel gris du Nord. Tel nous apparaît le tableau intitulé « la Ruelle » peint en 1661 par Jan Vermeer.

De ce peintre nous ne savons vraiment que fort peu de chose et nombreux sont les exégètes – qui comme André Malraux – s’essayèrent à percer les mystères qui entourent l’artiste et ses œuvres. Ce que nous connaissons de lui tient en quelques dates, celle de son  baptême – le 31 octobre 1632 – celle de son mariage avec Catharina Bolnes – le 20 avril 1653 et celle de son enterrement.

Malgré le peu d’éléments dont nous disposons nous allons nous efforcer d’en brosser un court portrait. Tout comme Dürer qui passa l’essentiel de sa vie à Nuremberg, le nom de Vermeer ne peut être dissocié de celui de Delft, sa ville natale. Son père Reijnier Jansz exerce, tour à tour, diverses professions comme celles de tisserand, aubergiste et marchand d’art. Cette dernière activité ayant été vivement encouragée par sa mère Cornelia Goris – la grand mère paternelle de Vermeer – qui, elle même, faisait le négoce de tableaux et divers objets d’occasion. Ainsi dès son plus jeune âge le jeune Vermeer fut en contact avec des artistes qui influèrent certainement sur sa destinée. Qui furent ses premiers maîtres en peinture ? Là encore nul ne le sait.

A la mort de son père – enterré le 12 octobre 1652 – il reprend le négoce de tableaux de celui ci et est admis dans la guilde de Saint Luc de Delft en 1653 (qu’il présidera ensuite à quatre reprises). Cette même année il épouse Catharina qui est issue d’un milieu aisé. Le jeune couple pour un temps viendra vivre dans la riche demeure de Maria Thins – la belle mère. Vermeer très amoureux de sa femme lui fera onze enfants – sept filles et trois garçons (quant au onzième, mort en bas âge, on ignore tout de lui). Il est probable que Catharina, souvent enceinte, figure dans deux tableaux sous les traits de « la femme en bleu lisant une lettre » et « la femme portant une balance » (peints entre 1662 et 1665). Parce qu’au dix septième siècle, la grossesse n’était pas considérée comme un sujet « convenable », des critiques d’art ont émis l’hypothèse qu’aucune femme, autre que la sienne, n’aurait acceptée de poser pour le peintre. De plus, on sait que bien que sa belle famille soit fortunée il n’en allait pas de même pour l’artiste qui n’aurait pas pu s’offrir les services de modèles qu’il aurait fallu rétribuer pour les longues séances de pose en atelier.

Pour nourrir sa nombreuse famille, l’artiste emprunte souvent et contracte des dettes qui ne cesseront de s’accumuler jusqu’à la veille de sa mort. En 1672 survient la grande crise qui frappe le pays tout entier. Même la riche Maria Thins voit sa fortune en partie engloutie – au sens littéral du terme car maisons et terres sont submergées par les eaux, tandis que le reste des Pays Bas est en guerre contre ses voisins Anglais, Allemands et Français. Les soucis quotidiens auront finalement raison de la santé de l’infortuné Vermeer qui meurt à l’âge de quarante trois ans. Il est enterré le 15 décembre 1675. Même son décès demeure un mystère. De quoi est-il mort ? Consomption ? Rupture d’anévrisme ? crise cardiaque ? Personne ne saurait le dire exactement et la soudaineté de ce triste événement nous laisse perplexe. Sa veuve écrit:

« … à cause des dépenses occasionnées par les (11) enfants et pour lesquels il ne disposait plus de moyens personnels, il fut si affligé et s’affaiblit tellement qu’il en perdit la santé et mourut en l’espace d’un jour et demi ».

Laissant derrière lui une famille nombreuse, d’immenses dettes et trente cinq tableaux connus à ce jour pour être de sa main.

14195850394_5724001053_zColoriste, Vermeer est un metteur en scène qui met ses personnages en situation avec un soin extrême des éclairages. Il fait ainsi, sans doute, appel à ses proches, femme, filles et fils qu’il peint dans sa maison avec un décor sans cesse recomposé à partir des mêmes éléments familiers. Voici la table familiale couverte d’un lourd tapis disposé comme une nappe sur lequel repose une coupe emplie de fruit dans « la jeune femme assoupie » et un pichet de faïence blanche que l’on retrouve aussi dans « gentilhomme et dame buvant du vin» ou « gentilhomme et dame jouant de l’épinette ». Ce sont les solides chaises de bois de la maison, tendues d’un velours bleu et aux clous dorés, que l’on trouvent dans ce même tableau ou dans « la dame en bleu lisant une lettre » c’est aussi la chaise aux têtes de lions présente dans plusieurs de ses tableaux.

La lettre est également un accessoire récurent. On la retrouve dans « la liseuse », « la lettre d’amour » ou « la dame et sa servante ». Les instruments de musique tels le luth, la guitare ou l’épinette – sorte de petit clavecin – figurent dans plusieurs œuvres. Tous ces tableaux se ressemblent et pourtant tous sont différents et l’on ne peut que s’émerveiller devant l’ingéniosité de Vermeer à nous surprendre sans cesse par la richesse de ses coloris, par l’extrême précision de son trait, par ses subtils jeux de lumière. Il est un séducteur et avec lui ses modèles à la grâce féminine, telle sa « Jeune Fille à la perle » à l’œil de velours et la lèvre sensuelle.

Vermeer aime les toiles de petits formats qui renforce le coté intimiste de ses scènes de genre. « La Dentellière » exposée au musée du Louvre ne mesure que 24 x 21 centimètres tandis que « la Jeune Fille à la flûte » ou « La Fille au chapeau rouge » – qui sont deux œuvres dans lesquelles certains ont cru reconnaître une des filles du Maître – mesurent environ 22 x 18 centimètres. Nous sommes fort loin des dimensions généreuses d’un Rubens ou d’un Rembrandt qui travaillent souvent en très grands formats. Contrairement aussi à Rembrandt qui s’est largement auto-portraituré, on ne lui connait aucun portrait et la seule image qu’il nous donne de lui, dans son atelier, le représente de dos !

Bien que les dimensions de ses tableaux soient modestes, Johannes consacre de longs mois à peindre ses sujets avec une grande méticulosité. Si l’on observe attentivement une de ses toiles on apercevra alors une multitude de points minuscules qui sont des parcelles de lumière, de la poussière de soleil semblable à de la poudre d’or. Il est pointilliste avant l’heure ! Ce soin extrême lui vole beaucoup de son temps si précieux. Vermeer peint lentement; environ deux toiles par an, ce qui est très peu ! Mais si les tableaux qu’il peint sont petits par la taille ils sont grands par la place qu’ils occupent dans l’histoire de la Peinture.

L’observation attentive des ces œuvres nous révèle un autre secret. Certaines parties de tableaux semblent apparaître floues tandis que d’autres sont clairement dessinées. De récentes études tendent à prouver que Vermeer utilisait une « camera obscura » – une chambre noire – qui n’est rien d’autre que l’ancêtre de l’appareil photo. C’est à partir d’une de ces chambre noire utilisée en dessin que Nicéphore Niepce, au XIXème siècle, travaillera pour faire apparaître des images sur plaques de verre enduite d’un vernis au bitume de Judée.  Cette plaque était ensuite oxydée par des vapeurs d’iode pour produire des iodures d’argent qui noircissent sous l’effet de la lumière en produisant une image positive. Mais ne tournons pas trop vite les pages du « Grand Livre du Temps » et revenons à Johannes.

Le peintre ne travaillait pratiquement que sur commande et pour un nombre restreint de collectionneurs de sorte que, de son vivant, sa notoriété ne franchira pas les frontières de Delft. En 1695, Jacob Dissius – gendre du collectionneur Van Ruijven – possédait 21 tableaux du Maître soit presque les deux tiers des œuvres qui nous sont aujourd’hui connues ! Ceci explique donc parfaitement l’ignorance et l’oubli dans lequel cet artiste de génie fut plongé pendant presque deux siècles.

C’est au français William Bürger – collectionneur et critique d’art – que revient le mérite de cette résurrection. A partir d’octobre 1866, il publie une série d’articles dans la célèbre « Gazette des Beaux-Arts » pour faire connaître ce génie ignoré et méconnu dont il possédait quatre toiles (« La dame au collier de perles », « La dame debout au virginal », « La dame assise au virginal » et « Le concert »). Mais il faudra encore attendre le vingtième siècle pour que lui soit enfin consacré une première exposition internationale à Rotterdam (en 1935) et que soit reconnu son immense talent.

Paradoxalement c’est un curieux épisode de la seconde guerre mondiale qui allait achever de le propulser au firmament de la gloire. Grand amateur d’Art, le nazi Hermann Goering, (ami personnel d’Hitler et chef suprême de l’aviation et de l’économie de guerre), pille sans vergogne les trésors artistiques des territoires occupés, allant jusqu’à déclarer avec sa barbarie et son cynisme habituels « Puisque l’on brûle les Juifs, ils ne pourront plus profiter de leurs tableaux, autant les avoir chez moi ! ». En 1943, il acquiert auprès d’un certain Van Meegeren, une œuvre jusqu’alors inconnue de Vermeer, « Le Christ et la femme adultère ». Après la chute du nazisme, on recherche ceux qui ont collaboré avec l’ennemi pour les juger. Plutôt que d’être reconnu coupable, Van Meegeren préfère avoué qu’il est le faussaire de la supercherie qui a dupé Goering. Mis a l’épreuve par ses juges il réalise en 1945, dans la cellule de la prison où il est enfermé, une peinture à la façon du Maître Hollandais. C’est la stupéfaction dans le monde de l’Art et cette nouvelle fait l’effet d’une bombe ! Penauds certains  musées découvrent qu’ils ont authentifié des faux et se résignent à les décrocher des cimaises… « Ite missa est », par contre coup, Johannes Vermeer est tardivement mais définitivement remis à l’honneur !

« Tel qui rit Vendredi, Dimanche pleurera ». Bien malin qui peut dire ce que la postérité retiendra d’un artiste. Combien sont ceux et celles qui après avoir connus les honneurs sont passés à la trappe et dans l’oubli des mémoires ? Toutefois à l’imitation du Grand Vermeer, il y a toujours le fol espoir que soit redécouvert au fond d’une réserve d’un obscur musée de province ou chez un particulier, quelque chef d’œuvre que le monde saluera alors comme l’œuvre maîtresse d’un petit maître injustement oublié. Artistes, mes Amis, en ces temps difficiles, il importe de ne jamais douter que tout effort porte en lui les justes fruits de sa récompense. Tôt où tard, le talent est toujours reconnu. Patience donc…

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