Albi – Cathédrale Sainte Cécile vue depuis le vieux pont – JisséBro

Et soudain au détour du sentier la voici qui surgit éclairée par les derniers rayons du soleil, Albi la belle, Albi la fière qui surplombe le Tarn du haut des 78 mètres du clocher de sa Cathédrale Sainte Cécile, toute de briques rouges drapée. Albi dont le cœur historique bat depuis si longtemps pour ce pays rougit par l’astre solaire et le sang des Cathares. Avec ses maisons médiévales à colombages qui font cercle autour de la place Savène il y a comme quelque chose de la crèche et des santons provençaux  qui se pressent autour de l’enfant roi.

En ce jour du 24 novembre 1864  le « petit Jésus» qui braille dans son berceau à nom Henri-Marie-Raymond fils d’Alphonse, Charles Jean-Marie Comte de Toulouse Lautrec Montfa et d’Adèle Zoé Marie Marquette Tapié de Céleyran. Il porte ainsi le nom illustre d’une noble lignée qui jadis fut admirée et redoutée du temps de leur toute puissance, celle des Comtes de Toulouse. Sa mère très pieuse se perd en dévotions et en prières pour expier la faute d’avoir épousé son cousin au premier degré comme c’était souvent le cas dans la noblesse à cette époque afin de conserver titres et fortune. Le Comte quant à lui, préfère chasser ou « courir le guilledou ». Son père cavalier et chasseur, lui transmettra son amour des chevaux et plus tard celui du cirque.

De la splendeur passée il reste un fort beau petit château en pierres du pays flanqué aux angles de deux belles tours rondes. C’est le château du Bosc qui appartient à ses grands-parents paternels. Il le préfère au château de Céleyran qui bien qu’un peu plus grand à moins de caractère. Il aime jouer à cache-cache entre les draps que l’on met à sécher dans le grenier de la vaste demeure. Henri est un enfant solitaire qui fuit les fréquentes disputes de ses parents qui se déchirent et finissent pas se séparer après la mort de leur second enfant. La comtesse y voit le courroux divin qui s’abat sur sa tête pour ce mariage “incestueux”.

Le petit Henri n’a que huit ans quand sa mère quitte Albi et l’emmène avec elle à Paris. Il entre au Lycée Fontanes mais il s’ennuie et couvre ses cahiers d’écolier de croquis. Un artiste peintre animalier ami de son père chasseur lui donne ses premiers cours de dessin. En 1875 c’est le retour vers Albi, car l’enfant est de constitution chétive et sa mère consulte de nombreux médecins qui lui prescrivent une cure thermale à Amélie-les-Bains station à la mode. Sa croissance est ralentie et il se brise le fémur gauche lors d’une chute. Il a 14 ans, le jeune garçon immobilisé par son plâtre passe alors son temps à lire, dessiner et peindre. L’année suivante c’est le fémur de l’autre jambe qui se brise. Il ne grandira plus et restera sa vie durant avec un buste d’adulte et des jambes d’enfant. Il ne mesure qu’un mètre cinquante-deux et se trouve l’objet des railleries incessantes de ses camarades cruels. Les médecins consultés le soumettent à de véritables tortures pour essayer d’allonger ses petites jambes évidemment sans succès. Son oncle Charles, ayant décelé chez l’adolescent un don pour le dessin, l’encourage. Entre 7 et 16 ans ce ne sont pas moins de 2400 dessins réalisés par Henri, sur des petits cahiers d’écolier. Pour ses 17 ans il échoue au baccalauréat de Paris mais est repêché à la session d’octobre de Toulouse. C’est là qu’il décide de devenir artiste. En 1882 il étudie la peinture dans divers ateliers parisiens.

En mai 1883 sa mère achète le beau Château de Malromé non loin de Bordeaux, il y passera plusieurs de ses étés en alternance avec Arcachon où il aime se rendre avec ses amis pour nager, pécher et faire du bateau. Un an plus tard il s’installe à Montmartre, dont il devient une figure incontournable et a pour voisin Edgard Degas pour lequel il voue une réelle admiration. Boute-en-train et volontiers farceur, il aime faire la fête et se déguiser. Il fréquente assidûment les cabarets comme le Moulin Rouge où une table lui est réservée, mais aussi les bordels où son exhibitionnisme et son anatomie lui valent le surnom évocateur de la “cafetière”.

  • Dis mon coco tu m’offres une coupe ?
  • “Garçon apportez une coupe de votre meilleur champagne à Mademoiselle Louise”
  • “Oh Msieur l’Comte faite excuse, comme vous vlà assis avec les autres Messieurs, je ne vous avais pas reconnu”
  • Lautrec sourit et la taquine: “Hé bien moi, même lorsque tu es habillée, je te reconnais Louise
  • Sourires entendus dans l’assistance, “Faut vous dire mes beaux Messieurs que M’sieur l’Comte il m’a peinte toute nue. Vous comprenez pour l’Art j’ai dis oui...”.


Œillades et coups de coude discrets des “gentlemen” qui connaissent les habitudes de Lautrec grand peintre mais aussi joyeux drille et compagnon de débauche. Celle qui s’exprime avec cette gouaille toute Parisienne c’est “la Goulue” (de son vrai nom Louise Weber) qui est à l’affiche depuis deux mois et fait courir le tout Paris. Elle y forme avec Valentin le Désossé un duo remarqué. Elle pose comme modèle pour des peintres tels qu’Auguste Renoir ou Henri et n’hésite pas à coucher avec les uns ou les autres. Si elle lève bien la jambe elle sait aussi lever le coude !

Lautrec est alcoolique, il dissimule dans une canne à mécanisme une petite réserve d’absinthe et de cognac mélangés. Louise pose, couche et boit avec la même facilité, elle est “nature” et c’est ce qui plaît à Henri dont la vie est agitée. De ces virées nocturnes il contracte la syphilis (qui ajoutée à l’alcool mettra un terme prématuré à la vie de ce peintre hors norme). En 1886 il croise la route d’un certain Vincent Van Gogh avec lequel il se liera d’amitié, puis l’année suivante, il donne des cours de dessin à Suzanne Valadon (mère d’Utrillo). Elle lui sert tout à la fois de modèle et de maîtresse. A partir de 1889, pendant cinq ans il expose au Salon des Indépendants.

Les dix années suivantes il ne tient pas en place: Paris, Bruxelles où il accroche ses toiles et se partage entre Albi, Arcachon, Bordeaux. Il voyage à Londres et la Hollande où il étudie Rembrandt et Frans Hals. En 1899 il est interné à Neuilly pour troubles mentaux suite à une crise d’éthylisme (delirium tremens). Il y reste quelques mois et ne devra la fin de son enfermement qu’à son talent de dessinateur. A cet effet il réalise, de mémoire, 39 dessins sur le Cirque. Les médecins sont subjugués par son aisance et considèrent que l’artiste a recouvré toutes ses facultés mentales ce qui fera dire à Henri “j’ai acheté ma liberté avec mes dessins“.

Musée d’Orsay – photo JisséBro

Il meurt prématurément usé par tous ses excès à l’âge de 36 ans, le 9 septembre 1901. Son père que l’on a faussement accusé d’être indifférent écrit le jour même de la mort de son fils à Malromé : “Ah chère Maman, que de tristesses. Dieu n’a pas béni notre union. Que sa volonté soit faite, mais c’est bien dur de voir renverser l’ordre de la nature…“. La dernière facétie du peintre est de reposer au cimetière de Verdelais dans la Gironde. “Verre de lait” c’est bien le comble pour ce “géant de la Peinture” qui en buvait si peu lui préférant des boissons plus “musclées”!

Après sa mort son ami et vendeur de tableaux Maurice Joyant avec l’assentiment de la comtesse Adèle (mère de l’artiste) décide de créer un Musée pour entretenir la mémoire de l’Artiste. Il offre à la ville d’Albi, où Henri a vu le jour, l’argent et sa riche collection d’œuvres. Malgré sa courte existence, Henri nous laisse 5000 dessins (dont la moitié réalisés avant l’âge de seize ans, ainsi que de magnifiques pastels), 369 lithos (dont les célèbres affiches du Moulin Rouge avec la Goulue ou Jeanne Avril, le cabaret du “Chat Noir” ou celui du”Mirliton” avec Aristide Bruant) et un millier de peintures (huiles et aquarelles). “Toulouse oh Toulouse” quel grand peintre tu es, comme tu as su peindre avec talent l’âme humaine, toi dont l’âme fut si longtemps tenue prisonnière de ce pauvre corps supplicié. Comme tu as dû souffrir toi le clown triste derrière ton masque de joyeux drille. Je t’aime l’Artiste et je m’incline avec respect devant l’ombre du géant que tu es !  Repose en paix, Albi veille sur ton œuvre.


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2 thoughts on “Henri de Toulouse Lautrec, le géant de la Peinture

    1. Bonjour ma Sonia,

      Merci pour ta visite. Hélas ce “petit homme” était un très grand mais il ne le savait pas. Il a souffert le martyr lorsque les médecins ont voulu allonger ses petites jambes en l’immobilisant avec des poids et souffert moralement des railleries des imbéciles. J’aime le “petit homme” comme j’aime tous les artistes dont je brosse les portraits ils sont les étoiles de mon ciel. Il a essayé de noyer son chagrin dans l’alcool mais malheureusement cela n’a jamais solutionné les problèmes, bien au contraire… Quelque part ce fut un suicide à retardement. Comme quoi l’argent ne fait pas le bonheur; sa famille était riche (trois châteaux – Malromé, Céleyran et du Bosc) et malgré cela il ne fut pas heureux, ou seulement par éclipses, des petits instants de bonheurs furtifs quand il dessinait ou peignait, ou quand il s’amusait avec ses amis mais plus surement dans ses échanges avec un autre écorché vif Vincent Van Gogh. Ces deux là se comprenaient d’âme à âme tous deux cloitrés dans leur désespoir. Et dire qu’aujourd’hui Vincent et Toulouse sont aimés, admirés, reconnus et salués comme des peintres d’exception, eux qui furent moqués et ignorés de leur vivant… Revanches posthumes de l’homme de petite taille et de l’homme à l’oreille tranchée. Bises amicales.

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